L'AVENIR DU FUTUR


En recevant à Manizales une oreille au terme d'une faena qu'il fut incapable de conclure avant que ne résonnent les trois avis, Enrique Ponce vient de permettre à la tauromachie d'effectuer un pas de géant dans la direction que les aficionados ne souhaitent pas lui voir prendre.

Je suis très étonné que ce fait n'ait guère été commenté et à peine mis en évidence, sans doute parce que plus personne n'ose critiquer Ponce - mais dire la vérité est-ce critiquer ? - et surtout parce qu'il est difficile de donner du sens à pareil grand écart règlementaire sans s'ériger en pisse-vinaigre au regard de l'euphorie du public.

Un public qui de moins en moins se préoccupe de l'éthique et ne voit que la satisfaction immédiate qu'il retire du spectacle offert. Que la lidia se dilue peu à peu au point que certains toros parviennent à la muleta sans avoir eu besoin d'être piqués, que les deux premiers tercios ne soient plus qu'un intermède rapidement expédié, tout le monde ou presque s'en fiche... Ce qui compte c'est la faena de muleta et l'enthousiasme est à la mesure du nombre de passes données.

Je force un peu le trait et cède à la caricature, mais je crains malheureusement que ce désintérêt pour tout ce qui garantit l'authenticité du spectacle ne nous entraîne dans une évolution néfaste dont la corrida, telle que nous la concevons et que la conçoivent encore les aficionados, ne se remettra pas. À tel point qu'il m'arrive de penser que si un jour les anti taurins parviennent à leurs fins, la corrida moderne qui naîtrait de l'interdiction de blesser et tuer le toro dans l'arène connaîtrait un tel succès qu'il ne serait pas impossible de la voir s'exporter hors les régions taurines, plus personne n'ayant mauvaise conscience devant un ballet grâcieux, propre et certainement enthousiasmant, du type de celui offert par Ponce à Manizales. S'il s'était agi du Fundi, de José Tomas ou du Juli je le dirais également, la faute de cet abus n'incombant pas au torero mais au public qui a perdu tout repère et au président qui ne l'a pas aidé à les retrouver.

Ce type de spectacle existe aujourd'hui aux USA sous l'apellation "corrida incruente", il remplit les arènes et nul ne songe à l'interdire, pas même les ligues animalières qui pilotent de là-bas, du moins en théorie, les actions des antis d'ici. De toute erreur il faut pourtant tirer un avantage : que cette oreille passablement occultée coupée après les trois avis serve au moins à inciter les aficionados à la vigilence.


André Viard