LA PISTE AUX ETOILES
Du 11 janvier 1950 jusqu'en 1976, sur la RTF, puis l'ORTF et enfin Antenne 2, "La Piste aux étoiles" proposa à la France entière le spectacle luxueux des meilleurs numéros de cirque de l'époque, offrant l'image valorisée d'un spectacle en perte d'audience.
Aurais-je du plutôt parler hier de "Ruedo des Stars" ? Peut-être, mais sur le moment l'idée ne m'est pas apparue que cette appellation prestigieuse pouvait paraître porteuse d'une connotation péjorative et faire penser que je comparais les ferias nîmoises
à du cirque. Dans la "piste aux étoiles", moi qui étais enfant quand elle débuta, c'est le terme "étoiles" qui me semblait le plus important et le mieux approprié pour qualifier une arène dont la programmation est la plus complète de celles que l'on voit en France (José Tomas, Juli, Ponce, Morante, Perera, Castella et Juan Bautista deux fois pour la prochaine Pentecote... qui dit mieux ?). Ce qui s'explique par son importance en terme de spectacles, mais aussi et surtout par le parti pris de haute qualité qui a toujours été celui de Simon Casas depuis déjà.
Je me répète donc pour être bien compris, comment peut-on douter (j'ai reçu deux courriers et un appel dans ce sens) que si les gladiateurs dont parlait Irvine dans le Guardian sont à Vic, c'est à Nîmes que l'on trouve les étoiles ? Que je sache, et même s'il est difficile de faire des comparaisons entre des toreros qui tous jouent leur vie, constater la profonde différence de nature entre l'une et l'autre feria n'équivaut pas à leur faire injure. Bien au contraire me semble-t-il, ce qui serait injuste, serait de reprocher à Nîmes de faire du Vic et vice versa. Toutes deux possèdent une identité forte et hormis à la marge quand Nîmes propose des Victorino, des Miura ou des Palhas, tout les différencie.
Les aficionados ne s'y trompent d'ailleurs pas, et les flux croisés qui voient migrer pour Pentecote les aficionados des deux régions pour assister plutôt aux spectacles de leur choix quitte à devoir prendre la route montrent que cette différence de nature est unanimement comprise et correspond à des goûts bien ancrés.
Ceci étant, si l'on veut aller au fond des choses, il convient de constater que les ferias Nîmoises préfigurent sans doute ce que sera la tauromachie de demain, bien mieux que leurs homologues vicoises qui sont un vestige du passé. Rien de péjoratif là encore, aucun jugement de valeur n'étant porté, mais une simple analyse basée sur l'observation des courbes de croissance de l'une et de l'autre : celle de Nîmes augmente et celle de Vic stagne. Pourquoi ? Parce que le grand public recherche de plus en plus les émotions qu'offre la première - des triomphes de stars (étoiles) - et que l'authenticité de la seconde s'adresse en priorité à une frange de l'aficion qui peut s'en passer.
De manière plus globale, ce fossé qui se creuse entre les deux extrêmes du spectacle taurin est le syndrome visible d'une profonde mutation dont l'origine est à rechercher dans les années vingt, quand en devenant obligatoire l'usage du peto sonna le glas de la suprématie des ganaderos et fit basculer l'équilibre du côté des toreros. La diminution de la taille des piques, du nombre de celles-ci et l'allègement du poids des chevaux en sont la conséquence logique, à tel point que le premier tercio se réduit de plus en plus souvent à un simple simulacre, les "étoiles" ayant compris que seul un toro entier peut leur permettre d'offrir le meilleur d'eux-mêmes. Ce qui est à leur honneur mais creuse encore plus le fossé.
Loin d'être iconoclaste ou polémique, cette réflexion devrait inspirer aux organisateurs de corridas-concours par exemple quelques idées. Il est en effet illusoire de penser - et la disparition de celles de Mont de Marsan et Dax suite à leur perte d'intérêt en témoigne - que le seul spectacle de la pique peut constituer pour le public contemporain une fin en soi. La faena, plus que jamais, est devenue l'élément essentiel du spectacle, et si l'on veut combiner les deux, la seule solution - en attendant que les ganaderos inventent un supertoro capable d'enchaîner une performance après l'autre - est d'alléger la première en utilisant par exemple, comme j'en ai déjà parlé, une pique de tienta à partir de la seconde ou troisième rencontre, afin de conserver au toro force et mobilité. Faute de quoi, la suite du combat perd de son intérêt, l'essence de l'art taurin - dans un registre ou dans l'autre - n'étant pas de voir un torero tourner autours du toro pour le faire embister, mais de voir le toro tourner autours du torero. Un peu comme les fauves autours du dompteur sur la piste du cirque, sauf que les toros ne sont pas dressés.