Posé sur un porte-manteau accroché à une baguette de sourcier glissée entre deux poutres dans la grange retapée qui me sert de bureau, mon vieux "marselles" paraît bien fatigué.
Juste derrière, alignées sur une étagère, les poignées de quelques épées qui pendent retenues par leur "gavilan" sont recouvertes de poussière et reliées entre elles par la fine dentelle d'une toile d'araignée.
Les capes et muletas sont prés de la porte, au cas-où, empilées dans un désordre parfait sur un carton d'emballage. Sur une autre poutre, une dizaine de queues, noires en majorité, et reliées entre elles par la devise enlevée à un toro de Miura au sortir d'une pique... délicieuse inconscience passée. Telle une chevelure de crêpe crotté, elles semblent pendre d'une tête miniaturisée qui serait cachée sous un canotier que portait Morante à Mexico...
Tout autour, profitant de la moindre surface plane, quelques photos, un vieux costume d'alternative noir et or, une montera de morilla dans sa boîte de cuir marouflé, des livres qui s'empilent et du désordre partout. Ainsi bunkerisé, je pourrais vivre en autarcie, puisant dans les souvenirs accumulés - les miens, les autres - la matière vive qui nourrit tant d'histoires qu'il reste à écrire, tant de tranches de vie qu'il faut absolument raconter, dans un effort sans doute vain de transmettre sinon de figer ce qui ne saurait l'être : la fuite du temps sur l'océan des impressions.
Mais qu'y a-t-il de plus important que cette lutte perpétuelle contre l'oubli, sinon la manière dont on traitera ces bribes de mémoire déconnectées du tout et rendues à la vie ?
Graver à la pointe rèche ou adoucir de lavis plus doux, tel est le choix que chacun résoud à sa manière. De l'acidité jubilatoire à la colère indignée, j'ai exploré les charmes de la ligne dure avant de m'en éloigner. Transmettre une passion ne peut se faire en déclinant des dogmes. Sans doute faut-il que jeunesse se passe pour qu'une dose de compassion vienne polir les jugements trop tranchés. À quoi bon blâmer, lorsque le récit des évènements se suffit à lui-même pour peu que l'on sache suggérer ?
Si j'oubliais cette règle d'or, le vieux marselles fané, les épées émoussées, le costume d'alternative sombre, les capes et les muletas empilées me rappelleraient à l'ordre. Et si l'inspiration faisait défaut, il suffirait de pointer la baguette du sourcier.