LE CHEMIN DE DAMAS


Quiconque possède un minimum de bonne foi trouve toujours sur sa route un moment de vérité au cours duquel ses certitudes les mieux ancrées vacillent quand l'évidence est là. Hier à Vic, nombreux furent ceux à se convertir au savallisme et il y eut même deux païens pour adopter la vraie foi !

Etant plutôt un fidèle de Saint Thomas (pas José ni d'Aquin, l'autre), j'ai pour habitude de ne croire que ce que je vois, même si les avis que je considère autorisés me mettent la puce à l'oreille. Vendredi déjà, les propos que Frédéric Pascal avait tenu sur la prestation de Savalli à Nîmes avaient attiré mon attention.

Et à Vic, sa prestation magnifique a achevé de me convaincre, à ma plus grande joie. Car ne croyez pas que je prenne plaisir à écrire d'un torero en général et d'un français en particulier que son toreo n'est pas à la hauteur de son talent. Mais quand c'est le cas je le dis, même s'il me faut par la suite aguanter les regards lourds de reproches de mes compañeros. Mais c'est ainsi et pas autrement : je crois ce que je vois et ce que je pense je l'écris.

Et hier j'ai vu : rythme, temple, tempo sont le credo des toreros. De l'adolescence à l'âge adulte le geste se ralentit, au mieux, pour permettre au novillero de s'accorder à la vitessse du toro. Cette évolution fondamentale, Mehdi Savalli a apporté la preuve hier à Vic qu'il venait de la mener à terme, en offrant aux aficionados une prestation de haut niveau. À deux mois de l'alternative arlésienne il s'agit là d'un aboutissement de bon augure que j'applaudis des deux mains. Pour la première fois de sa carrière, Mehdi s'est comporté en matador de toros, sous le regard enthousiaste de tous les professionnels présents, dont Juan José Padilla à qui il avait brindé son premier novillo.

Mais la conversion la plus surprenante et sans doute la plus méritoire, est à mettre au crédit de deux manifestants anti taurins, lesquels, après avoir brandi leurs banderolles abolitionistes dans l'indifférence générale d'une aficion bonne enfant, acceptèrent, à l'invitation du club taurin vicois, d'assister à leur premier spectacle taurin sous le regard courroucé des meneurs de la bande. Et que croyez-vous qu'il arriva ? Comme les six mille spectateurs présents, les deux militants anti taurins se levèrent pour ovationner Mehdi.

Désireux de les accompagner sur le chemin de la vraie foi, les organisateurs vicois n'y allèrent pas de main morte : une nouvelle invitation pour la dame, à condition qu'elle enlève son tea-shirt abolitionniste, et un callejon pour son compagnon. Au dernières nouvelles, après avoir poirauté devant la porte toute la course, le maigre commando des antis est reparti sans eux. La chaleur des aficionados, l'enthousiasme du public, le courage des toreros et la bravoure sauvage des toros ont eu raison de tous les mensonges qui avaient conduit là les deux convertis, qui, sans être aficionados encore, ont admis avoir été ébranlés dans leurs convictions. Et après leur avoir offert la collection complète de Terres Taurines, nous leur avons donné rendez-vous ailleurs : Dax, Bayonne, Arles ou Nîmes... mais cette fois-ci, du côté de l'aficion.

André Viard