PRINCIPE DE PRECAUTION ET PRINCIPE DE CONSEQUENCES


La féminisation progressive de nos sociétés et la méfiance conséquente avec laquelle les "élites" considèrent désormais la hombria, expliquent sans doute que dans le discours politiquement correct la tauromachie ne soit pas en odeur de sainteté. Mais avec José Tomas, la tendance pourrait s'inverser.

Que ses compañeros ne le prennent pas mal, mais l'évolution du toreo depuis vingt ans est un produit dérivé de la morale bien-pensante imposée par la place chaque jour plus importante prise dans l'évolution des mentalités par des valeurs autrefois exclusivement féminines : au nom de cette féminisation dans laquelle les sociologues voient une des marques fortes de notre époque, le consensus remplace le rapport de forces, et au nom du nivellement des pensées, les individus hors normes sont désormais considérés comme des dangers redoutables que faute de pouvoir contrer on s'emploie à noyer dans la masse.

Les mouvements animalitaires sont une illustration parfaite de cette déviance : est condamné ce qui autrefois appartenait au domaine réservé de l'homme, la chasse. Quant aux anti taurins qui prônent la défense de l'enfant pour attaquer de biais la tauromachie, ils sont les dignes successeurs des bigotes du siècle dernier qui s'employaient à pourchasser les mal-pensants. Dévirilisé à petit feu, l'homme contemporain cède peu à peu aux sirènes de l'intolérance, et, alors que seule la défense de son territoire (querencia ?) était de nature jadis à provoquer chez lui une réaction de violence, il n'hésite plus à user de celle-ci pour obliger tout un chacun au consensus que lui dicte sa propre conscience.

En matière de tauromachie, comment ne pas être frappés par le succès grandissant de toreros considérés périphériques mais dont la facilité à toucher le coeur de cible du nouveau public qui remplit les arènes explique la popularité : Rivera Ordoñez, Jesulin, Cordobes, Cayetano... l'effet de marque bat son plein et peu importe la qualité du toreo. Ce qui compte, c'est l'impression de relation apaisée existant entre le public et son auditoire. De relation aimable, dénuée de toute émotion violente.

Tout le contraire de José Tomas, qui impose, lui, un brutal retour aux sources de la hombria (l'andreia grecque) et rend à l'arène sa destination première de territoire de conquête. Car contrairement à ce que l'on pourrait penser, ce n'est pas dans la nature de son toreo qu'il faut chercher la différence majeure entre José Tomas et ses compañeros : certains toréent avec plus de technique, ou d'habileté, ou d'art, ou d'intelligence que lui... Mais aucun avec la même authenticité, dans la mesure où lui n'hésite pas à mettre en jeu sa vie tandis que dans la plupart des cas tous les autres gèrent au mieux les difficultés qui se présentent. Face au danger et à la possibilité de mort, dans l'arène aussi, comme dans nos sociétés féminisées, le principe de précaution est le plus souvent la règle. Sauf pour José Tomas qui, lui, pose comme principe l'imposition de sa volonté, acceptant par avance d'en assumer toutes les conséquences.

Un choix à rebours de l'évolution de nos sociétés, lequel rend vaine toute analyse technique de ses faenas, mais dont l'impact évident est peut-être de nature à ramener les premières vers une plus juste vision des choses.


André Viard