EN 1975 DEJÀ...


En août 1975, le public dacquois, chauffé à blanc par le madré Paquirri qui avait compris que ce "coup historique" serait porté à son crédit, fit souffler sur ses arènes un vent de fronde après que l'indulto d'un toro d'Atanasio Fernandez lui eut été refusé.

Je m'en souviens d'autant mieux, ainsi que de la bronca phénoménale qu'avait du endurer le président, que celui-ci était mon grand-père et que sa colère dura longtemps, non pas pour avoir subi ce torrent d'injures, mais parce qu'il ne comprenait pas, en aficionado orthodoxe qu'il était, comment un public d'aficionados pouvait ainsi se laisser aller à bafouer le règlement. Car à l'époque, l'indulto n'était autorisé que dans le cadre des corridas-concours, ce qui en limitait sérieusement la fréquence. C'était le cas à Jérez de temps en temps, ce le fut pour Belador de Victorino Martin à Madrid en 1982, ce le fut encore à Ronda (j'y toréais) pour Peleon de Guardiola en 1988... puis tout s'est accéléré. Le règlement autorisa la grâce dans le cadre des corridas en arènes de première catégorie, puis en arène de seconde, puis dans toutes les arènes en dur dans le cadre de spectacles piqués.

L'indulto "historique" de Desgarbado obtenu à Dax de manière quasi unanime par le public ne constitue donc en fait que la suite logique d'une évolution tendant à en faciliter l'octroi, ce qui confirme la tendance lourde de la tauromachie contemporaine dans laquelle le public "autorisé" est désormais noyé dans celui qui, selon lui, ne le serait pas. La polémique est donc servie, et les docteurs de la loi s'indignent à juste titre de cette infraction coupable dont les prémices sont paradoxalement à rechercher il y a déjà de nombreuses années, non pas dans la décadence intrinsèque du tercio de piques qu'à Dax on a sommairement simulé, mais dans celle du toreo classique que l'on a remplacé par un pâle succédané qui a eu pour effet d'inverser radicalement les valeurs qui ont toujours structuré les faenas. Je m'explique.

Face à l'explosivité de la bravoure, le toreo n'a jamais eu pour but de permettre à celle-ci de durer, mais au contraire de la consumer dès les premiers muletazos en imposant au toro des trajectoires concaves par le bas, lesquelles sont physiquement et moralement celles qui démontrent mieux que toute autre la domination qu'exerce sur elle le torero. Le toreo classique est donc par essence synonime de faenas courtes dont l'importance tient à part égale à l'expressivité qu'insufle le torero dans chacun de ses muletazos et à sa domination sans concession de la bravoure.

Tout le contraire du toreo moderne que l'on doit à Enrique Ponce d'avoir, dans le sillage d'Espartaco, généralisé, lequel se caractérise par des faenas excessivement longues (elles sont très souvent sanctionnées par un avis), que seul rend possible le traitement allégé accordé au toro, dont la bravoure, au lieu d'être réduite et exprimée tout de suite, est économisée et "gérée" sur une longue durée à base d'artifices et de muletazos édulcorés.

Ponce, donc, et à sa suite Perera entre autres, ont habitué le public à ces faenas à rallonge dont le sens se perd le plus souvent dans les méandres de l'esthétisme (Ponce) ou du spectaculaire (Perera), sans que les aficionados orthodoxes ne s'en émeuvent plus que cela, alors que c'est précisément dans cette inversion des valeurs fondamentales qui structurent la faena que se trouve le ferment de la décadence dont souffre le tercio de piques qui, le plus souvent lorsque toréent les figuras et que leurs adversaires ne présentent pas de difficultés insurmontables, est simulé pour permettre précisément à la faena de durer.

Simulation qui n'a pas cours évidemment lorsque le genio et la mauvaise caste entrent en piste, lesquels, curieusement, passent pour de la bravoure aux yeux de ceux qui, à force de ne plus savoir la voir, ignorent où la rechercher. De ce point de vue, la novillada tragique de Moreno Silva lidiée à Madrid à la même heure que Desgarbado à Dax et mise en exergue par ceux-là même qui condamnent la dérive ayant abouti à l'indulto, permet de mesurer le travail qu'il reste à faire si l'on veut éduquer le public dans sa totalité : présent dans les arènes, devant la mansedumbre et le genio intoréable de ses novillos qui avaient mis deux novilleros à l'infirmerie dont le français Camille Juan, le ganadero, dépité par son échec, quitta sa place avant la fin du spectacle... au grand dam de quelques irréductibles qui auraient voulu l'ovationner pour tant de bravoure.


André Viard