""L'art
est seul sentiment. Mais sans la science des volumes, des proportions, des couleurs,
sans l'habileté de la main, le sentiment le plus pur reste paralysé.
Que serait le meilleur poête dans un pays dont il ne connaîtrait pas
la langue ? Patience. N'attendez pas l'inspiration. Elle n'existe pas. Les seules
qualités de l'artiste sont le savoir, l'attention, la sincérité,
la volonté. Réalisez votre tâche comme d'humbles ouvriers. " Rodin.
L'art de toréer, à l'image de celui
d'écrire, repose sur un alphabet, une grammaire et un style. Et si le but
à atteindre demeure la création artistique, de même que la
poésie la plus pure et la plus novatrice aura toujours besoin pour exister
d'utiliser des mots, l'art de toréer ne peut naître qu'à travers
une technique. De ce point de vue, certains toreros eurent un rôle déterminant
en inventant l'alphabet et la grammaire (ce que l'on nomme les règles de
base), que d'autres se chargèrent de perfectionner, donnant naissance,
comme dans tous les arts majeurs, à diverses écoles : classique,
moderne, néo-classique et post moderne. L'affaire se complique lorsque
l'on constate qu'à partir des qualités artistiques ou de la poétique
de chacun , des différences peuvent surgir dans la forme entre toreros
qui sur le fond se rattachent à une même école, ou qu'a contrario
et pour les mêmes raisons des similitudes peuvent apparaître entre
toreros d'écoles différentes. Cette perméabilité des
genres ne facilite pas une connaissance objective de l'Art taurin et il ne s'agit
bien évidemment pas d'occulter la part prise par les émotions dans
l'appréhension que peut avoir le spectateur occasionnel d'une faena, même
si celui-ci ne parvient pas à déceler, au-delà de la personnalité
et du style des divers toreros, les différences ou les similitudes dans
leur pratique du toreo. Pourtant, au-delà de l'impression première,
une lecture plus profonde de la tauromachie est possible : de même que les
spécialistes de la langue lorsqu'il s'agit d'écriture, les professionnels
de la tauromachie savent déceler, au-delà du style, les fautes d'orthographe,
de syntaxe, de rythme ou même de goût. Cette lecture-là est
essentielle et enrichit quotidiennement le savoir des professionnels, tandis que
les aficionados ne s'y livrent que rarement par méconnaissance de concepts
de base dont ils ignorent souvent jusqu'à l'existence. Ce qui, sur une
même faena et bien plus que la diversité de goûts, explique
la diversité de points de vue entre profanes et initiés.
L'art
de toréer doit-il obéir nécessairement à des règles
immuables et si oui, lesquelles ? En d'autres termes, la Tauromachie contemporaine,
n'est-elle pas libre d'innover en s'affranchissant des règles du bien toréer,
édictées depuis près de deux siècles, comme la peinture
sut s'affranchir des règles du bien peindre héritées de l'Antiquité
? Les contemporains de Joselito s'accordaient à penser que les diverses
phases de la corrida devaient, de façon exclusive, préparer le toro
pour la mise à mort, terme et finalité du combat. Belmonte vint
et ouvrit la voie d'une ère nouvelle. Pour lui, outre sa fonction, chaque
suerte devait être porteuse de sa propre émotion, de sa propre beauté.
Son a-priori d'esthétisme fit de chaque passe une fin en soi. Par la suite,
une notion nouvelle vint se superposer aux précédentes : celle de
la continuité. Au regard de l'évolution du toreo moderne, les règles
classiques qui présidèrent aux débuts de la tauromachie ne
doivent-elles donc pas être considérées aujourd'hui comme
caduques sous peine d'apparaître comme des entraves à la liberté
de création des toreros ? Picasso, Matisse, Modigliani, Van Gogh ou Basquiat
auraient-ils pu s'exprimer si on leur avait imposé de peindre comme Rembrandt
et Miquel Ange ? Et les toreros modernes n'ont-ils pas élevé le
toreo à un niveau de technique et de domination difficilement concevable
à l'époque de Belmonte ?
En matière de tauromachie, poser
la question de la pérennité des règles équivaut à
reconnaître sa méconnaissance de leur nature : loin de n'être
qu'une construction de l'esprit qui ferait d'elles un dogme théorique rigide,
parar, templar, mandar, cargar la suerte... celles-ci sont le fruit d'une expérience
pratique, celle des premiers toreros, et correspondent à un savoir-faire
acquis face au toro. Immuables dans leur fondement, le toro, et dans leur formulation,
elles sont susceptibles d'évoluer par nature en même temps que lui
et portent en elles les germes de leur modernité. Théoriser est
donc possible, à condition de ne pas se contenter de manier les concepts
de façon abstraite mais au contraire, en retrouvant face au toro et au-delà
des mots l'esprit des anciens qui engendra les lois. La tâche est ardue.
Première difficulté : Tout comme la photographie, le toreo est
un art mensonger et les apparences sont trompeuses : comprendre à partir
d'une passe, ou d'une séquence de passes, les rapports physiques qui régissent
les déplacements de deux corps, l'un vertical et l'autre horizontal, équivaut
à résoudre le problème tauromachique en termes de géométrie
dans l'espace. Osons une comparaison à partir d'une succession d'images
sur l'écran : on peut apprécier cette succession d'images pour son
aspect esthétique ou pour les souvenirs qu'elle ramène à
notre mémoire ou encore parce qu'elle parle de façon plus ou moins
subliminale à notre imaginaire. C'est le regard forcément subjectif
du spectateur occasionnel : il aime ou pas ce qu'il voit sans être toujours
capable de dire pourquoi. Mais on peut aussi vouloir comprendre comment ces images
s'agencent entre elles pour donner naissance à la séquence visualisée.
On cherchera alors à disséquer chaque plan, chaque séquence,
pour découvrir la dextérité du réalisateur et comprendre
comment il est parvenu à nous émouvoir. C'est l'oeil objectif du
cinéphile qui puise dans ses références, détaille
la technique et est à même de porter un jugement critique fondé
sur l'analyse objective. Or, bien que l'art taurin génère la passion,
il est rare que le spectateur fasse l'effort d'aller au fond des choses : la plupart
du temps, il se contente de son impression subjective et le jugement qu'il porte
est a priori influencé principalement par ses goûts ou les effets
de mode. Ce qui ne pose pas problème, chacun étant libre de choisir
ce qu'il aime, mais rend difficle tout débat théorique objectif.
Deuxième
difficulté : si la diversité des styles fait la richesse de la tauromachie
actuelle et si tous les toreros sont aujourd'hui d'accord pour considérer
que l'essentiel est de lier les muletazos entre eux sur un terrain le plus réduit
possible, certains entendent le faire en perpétuant la règle classique
tandis que d'autres cherchent des solutions nouvelles ; en outre, chaque torero
apportant une part d'interprétation personnelle, il prend le risque, si
son travail est insuffisamment lisible ou pèche par manque d'orthodoxie,
d'accentuer le décalage existant entre l'intention de l'artiste et la compréhension
qu'a le public de son oeuvre.
Troisième difficulté : intuitifs
pour la plupart, les toreros ont de leur art une perception toute physique, parvenant,
(ce que certains peintres recherchent parfois toute une vie) à laisser
s'exprimer leur corps sans que la justesse de leur gestuelle ne soit polluée
par une trop froide réflexion. Or, s'il est souhaitable que coexistent
dans l'arène toreros avant-gardistes et artistes classiques, les faire
s'exprimer sur un sujet aussi intime que leur rapport à l'art qu'ils pratiquent,
n'est pas facile.
Quatrième difficulté : ayant choisi de créer
en silence, les toreros ont laissé le champ libre aux techniciens de tertulias
qui du haut des tendidos entendent bien leur expliquer comment s'y prendre. Le
grand public étant par ailleurs plus sensible aux phénomènes
de modes et à la personnalité des toreros qu'à leurs concepts
du toreo, une grande confusion s'est instaurée permettant aux toreros dont
le succès public est le plus important d'apparaître ipso facto comme
ceux dont le toreo est le plus pur.
Cinquième difficulté : si
quelques aficionados anciens ou une poignée de critiques conservent en
mémoire les principes du toreo classique tels qu'ils furent énoncés,
Parar, Templar, Mandar, Cargar la Suerte... bien peu se révèlent
capables d'expliquer de façon claire aux nouveaux aficionados ce que recouvrent
ces vocables rigoureux. Et ce déficit de communication, voire de connaissance,
nous renvoie à la problématique fondamentale de la tauromachie contemporaine
: peut-on la pratiquer en respectant des règles qui datent du siècle
passé ou doit-on bafouer ces règles pour sacrifier à la modernité ?
La personnalité,
facteur de confusion. Classer les toreros en fonction de leur appartenance à
telle ou telle école et à leur observance plus ou moins stricte
des règles peut paraître arbitraire si l'on ne maîtrise pas
parfaitement les mécanismes du toreo et que l'on apprécie surtout
chez chacun d'entre eux l'expression de sa personnalité, agrégat
complexe de qualités innées et d'un savoir acquis. Tout art, aussi
vivant et évolutif soit-il, reposant sur un projet, un savoir et une philosophie
-à quoi il faut ajouter, dans le cas de la tauromachie, du courage- il
peut donc être tout aussi pertinent, quoique risqué au niveau de
la compréhension objective que l'on recherche, de classer les toreros en
fonction du degré respectif de ces quatre constantes - courage, technique,
qualités artistiques et ambition - que l'on retrouve chez chacun d'eux,
et qui mises ensemble constituent sa personnalité, laquelle nourrit le
style.
Prenons comme principe de départ que le torero doit réunir
un tout représentant le summum des qualités et conditions requises,
divisé en quatre parties égales : un quart de technique (je sais),
un d'ambition ou d'afición (je veux), un de courage (je peux), et un dernier
dans lequel on trouverait les qualités artistiques ainsi que des circonstances
extérieures telles que la chance, le rôle de l'entourage professionnel,
le toro, l'accueil du public, de la presse, le charisme, l'impact médiatique,
les phénomènes de mode... L'idéal étant de posséder
au plus haut degré toutes ces qualités fondamentales pour avoir
une chance de devenir un grand torero d'époque, on peut décider
arbitrairement qu'il faut au moins la moitié du tout pour réunir
les chances d'être simplement un torero acceptable. Partant de ce postulat
de base, on comprend que miser exclusivement sur les circonstances extérieures
que sont la chance, l'effet de mode, la bienveillance du public et de la presse
ou sur ses propres qualités artistiques ne mène pas très
loin. Courage, ambition et technique apparaissent comme des valeurs plus fiables,
quoique insuffisantes prises individuellement, mais qui combinées entre
elles de façon parfois irrationnelle donnent naissance à des cheminements
empiriques et variés qui autorisent par exemple la réussite de toreros
techniques et ambitieux quoique relativement peu courageux (je sais et je veux
mais je ne peux pas), celle de toreros courageux et ambitieux cruellement dénués
de technique (je peux et je veux mais je ne sais pas), ou celle de toreros techniques
et courageux mais d'ambitions limitées (je sais et je peux mais je ne veux
pas).
Une exception confirme la règle. Paradoxalement, tout se passe
parfois comme si contrairement à tout ce qui vient d'être démontré,
les qualités artistiques, parce qu'elles touchent à l'universel,
suffisaient dans certains cas très rares à donner naissance à
des toreros cultes, bien qu'ils puissent apparaître passablement dépourvus
de courage, ou de technique, ou d'ambition. Et parfois des trois (je ne sais pas,
je ne veux pas, je ne peux pas... mais je suis !)
Ce faisant, nous aurons sacrifié au plaisir sophiste de la tertulia, sans pour autant avancer d'un pas dans la
connaisance du sujet qui est, rappelons-le, de savoir si une connaissance objective
de la tauromachie est possible.
Le
29 mars 1950, Domingo Ortega prononça à Madrid une conférence
qui fit date. Intitulée, El Arte del Toreo, elle définissait, selon
Domingo Ortega, les règles du toreo le plus pur, celui de Juan Belmonte,
menacé alors dans son essence classique par l'apport contreversé
de Manolete, qui par sa technique en apparence contradictoire et en raison du
succés qu'il avait remporté auprès du public, représentait,
selon le maestro Ortega, une menace importante pour le toreo classique qu'il dénaturait.
Cinquante ans plus tard, l'apport technique tant décrié de Manolete
a été assimilé et son modernisme a enrichi la norme classique.
Mais le débat s'est déplacé. Et si la conception classique
du toreo dont le principe de base est qu'il faut dominer le toro en le toréant
par le bas, chemine dans l'histoire à travers plusieurs générations
de toreros importants, Belmonte, Domingo et Rafaël Ortega, Antonio Bienvenida,
Antonio Ordoñez, Antoñete, El Viti ou Joselito représentant
la branche rondeña, Pepe Luis et Manolo Vázquez, Manolo Gonzalez,
Curro Romero, Rafaël de Paula et Emilio Muñoz incarnant la sévillanne,
un nouveau modernisme est apparu, dont le but, tout comme pour Manolete, est de
tirer un meilleur parti des circonstances du moment. Partant de Luis Miguel Dominguín,
cette école plus pragmatique part du principe que le toro actuel étant
moins mobile et moins encasté, il faut, au lieu de le dominer par le bas,
l'aider à développer ses charges en l'obligeant le moins possible.
De Dámaso Gonzalez à Espartaco, passant par Jesulín et culminant
avec Enrique Ponce, ce nouveau modernisme, remportant un succés public
considérable, est longtemps apparu irréversible, le toro contemporain,
de par ses caractéristiques, semblant interdire tout retour à un
classicisme rigoureux. D'autant que pour s'adapter à ce toro, le toreo
classique a dù évoluer en un toreo néo-classique à
travers une lignée de toreros prestigieux tels que Manzanares, Robles,
Ortega Cano, Roberto Domínguez ou César Rincón, appliqués
à toréer de la façon la plus pure possible, mais en intégrant
toutefois certains acquis techniques de la modernité.
Comment
distinguer entre elles ces différentes conceptions du toreo ? Disons pour
simplifier que si l'on considère que l'action de toréer peut se
résumer à celle de faire tourner autour de soi le toro, on peut
différencier les diverses écoles à la façon dont elles
gèrent les trajectoires concentriques de celui-ci : le toreo classique
est centripète (le torero accepte que les charges du toro se développent
sur une trajectoire circulaire qui tend à se réduire sur son centre
où lui-même se situe), tandis que le toreo moderne est centrifuge
(le torero a pour but de renvoyer après chaque passe le toro vers l'extérieur
du cercle). Entre ces deux extrêmes, deux conceptions intermédiaires
qui tendent à se rejoindre au niveau du résultat : le toreo néo-classique
se sert occasionnellement des recours du toreo moderne pour déserrer l'étreinte
qui menace de l'étouffer, tandis que le toreo post moderne se prive parfois
de certaines facilités du toreo moderne pour revenir vers plus de pureté
en acceptant la diminution de la circonférence dessinée par les
charges.
Pour qui veut comprendre
la corrida, un seul repère : observez l'oeil du toro fixé sur le
leurre et le rythme qui unit l'un à l'autre ! Point n'est besoin pour cela
de posséder une grande culture taurine : le simple bon sens suffit, à
condition de garder à l'esprit les repères dont se sert le torero
pour étudier son adversaire : la longueur de sa charge, le rythme de son
allure, sa façon de mettre la tête dans le leurre et de le poursuivre
tête en bas, sa faculté d'attention, ses réactions aux ordres
que lui donne le torero par ses toques, sa bravoure face aux différents
adversaires qu'il rencontre, quel est le côté sur lequel il charge
avec le plus de facilité On pourra alors essayer d'émettre
en même temps que le torero les hypothèses que lui-même va
vérifier muleta en main. On comprendra alors pourquoi, bien que le toro
semble servir, le torero décide subitement de couper sa faena. Ou au contraire,
alors que le toro semble impossible, pourquoi tel autre insiste et parvient à
lui donner encore des passes. Et on sera ainsi très vite en mesure de comparer
les différentes techniques employées et de deviner sous la personnalité de chaque torero la classe de toreo qu'il tente de pratiquer.
Pour
la restauration du toreo, disait Domingo Ortega en 1950, il est nécessaire
que Le Grand livre de l'Art du Toreo soit écrit. Mais cela sera difficile
car très peu d'hommes sont capables de l'écrire. En fait, l'auteur
pourrait en être soit un grand philosophe capable de ressentir profondément
l'art du toreo, soit un matador de toros à condition qu'il posséde
une culture littéraire suffisante... Sinon il faudra se résigner
à ce que passe le temps, en espérant qu'un jour apparaîtra
l'homme qui incarnera la Renaissance. Parole prophétique du maestro ! Car
un demi siècle plus tard et alors que cela paraissait impossible, est apparu
un torero classique d'une puissance inouïe parce que basant la pureté
de son toreo sur un courage sans faille. Et comme ce fut le cas entre Belmonte
et Joselito au début du XXème siècle, au terme de deux siècles
d'évolution, deux conceptions radicalement différentes de l'art
taurin s'affrontent à l'aube du XXIème : celle moderne d'Enrique
Ponce et celle classique de José Tomás.
Je
ne sais si le Maestro Ortega aurait accordé son imprimatur à cet
ouvrage qui explique cette évolution, ni si mes compañeros estimeront
que ma contribution à notre réflexion commune peut faire référence.
Je ne sais pas non plus si les nouveaux aficionados qui ne connaissent du toreo
que sa dernière décennie feront l'effort de réflexion d'abord
et d'observation ensuite pour enrichir leur connaissance. Ce dont je suis persuadé
en revanche, c'est que loin de compliquer leur vision de la tauromachie, l'effort
de vulgarisation réalisé dans cet ouvrage leur offre les clés
d'une connaissance intelligente de la tauromachie, basée sur l'expérience
et l'enseignement des anciens qui, si elle se perdait, pourraît entraîner
à brève échéance la dénaturation de l'art taurin.
Car dans leur évolution, les règles de l'art ne sont plus visibles.
Les moyens s'effacent pour donner toute son importance au but : s'exprimer par
la pratique de son corps devant un toro. Le sentiment s'empare alors de l'arène
et y règne : El Toreo es sentimiento, le toreo est sentiment. Mais c'est
à travers la grille du savoir que l'aficionado pourra déceler dans
chaque artiste l'expression la plus pure, la plus vraie, la plus émouvante
de son art, fulgurance spontanée d'un sentiment surgi du coeur de l'humain
qui donne à l'Art du Toreo sa puissance universelle.