Des
plaines de basse Andalousie aux plateaux de Castille, le terrain et le climat
changent, influant sur le développement du toro. Survenant avec trois mois
davance par rapport aux régions du centre ou de Salamanca, le printemps
andalou favorise un développement plus précoce pour les toros qui
y sont élevés. Les méthodes délevages varient
donc dune ganadería lautre. Mais partout la base du travail
demeure la même, les corps de bâtiment comprenant les installations
nécessaires à la manutention du bétail et à sa sélection
: couloirs dembarquement, corrales, arènes de tienta. Les terres
destinées au bétail sont séparées en cercados ou cerrados
ou cerras, espaces clos qui permettent de séparer le bétail en fonction
du sexe, de l'âge ou en ce qui concerne les toros adultes de séparer
une même camada en lots. Ces enclos sont délimités par des
murs bas en pierre, par des barbelés ou même, en Andalousie, par
des barrières d'épineux. Ceci afin que le ganadero puisse rentabiliser
au mieux les ressources de ses pâturages et subvenir aux besoins en alimentation
de son troupeau qui varient en fonction de l'âge et de l'état physique
des bêtes qui le composent. Les vaches reproductrices, en fin de gestation
et dans les premiers mois d'allaitement sont celles qui ont les plus gros besoins.
On leur réserve donc les meilleurs cercados. Les becerros récemment
sevrés viennent après. Une malnutrition à cet âge là
occasionne des troubles du développement et des carences telles que l'on
peut affirmer que bien des problèmes de faiblesse que connaît le
toro entré à l'âge adulte pourraient être évités
par une alimentation mieux équilibrée à ce moment là.
Les toros qui vont être lidiés viennent ensuite. Les derniers mois,
leur mise au point finale, el acabado, se fait à base d'aliment,
l'herbe, fraîche ou séchée, paille ou foin, étant un
complément indispensable pour équilibrer lalimentation et
pour le bon fonctionnement de l'appareil digestif du ruminant. Les pâturages
ont tendance à diminuer : il est de moins en moins possible de consacrer
aux seuls toros les étendues qu'on leur abandonnait voici cent ans. La
réforme agraire, les nécessités de la rentabilisation ont
réduit les terres à toro. Selon leur qualité, on considère
que les meilleures peuvent subvenir à 1,5 tête/ hectare. Les pires
0,1/ha, soit 10 hectares pour maintenir une seule bête. Les fincas qui doivent
maintenir un troupeau de 600 à 800 têtes, quantité habituelle
pour une ganaderia produisant une douzaine de corridas par an, auront donc des
étendues au moins équivalentes en superficie. Mais en Andalousie
où subsistent les grandes propriétés issues de la Reconquête,
il n'est pas rare d'en voir de 1500, 2000 voire 3000 hectares.
Privilège
de quelques uns, la rentabilisation d'une ganaderia brave est donc aléatoire.
A l'origine les ganaderos étaient des seigneurs, grands propriétaires
terriens comme le Duc de Veragua, le Comte de Santa Coloma, Comte de la Corte,
Marquis d'Albaserrada... De nos jours, les nouveaux grands de l'Espagne moderne
sont des chevaliers...d'industrie. Une étude sociologique des origines
des ganaderos permettrait certainement de mettre en valeur, depuis un demi siècle,
la part de plus en plus grande prise par ceux-ci. Si les ganaderias les plus anciennes,
renommées depuis plusieurs générations, parviennent, grâce
à leur pratique du marché, à la qualité de leurs produits
et au faible poids financier représenté par des investissements
mineurs par rapport à la valeur représenté par leur foncier,
à faire de l'élevage un commerce rentable, il nen est pas
de même des nouvelles, aussi performantes soient-elles. Confrontés
à des difficultés chaque jour croissantes, allant du poids de la
dette au coût du personnel, les nouveaux ganaderos ont peu de chances de
couvrir les frais. Reste le plaisir de voir leur nom à l'affiche des plus
grandes ferias, qui permet à quelques chevaliers d'industrie de connaître
une gloire que le seul commerce ne leur autoriserait pas... et de dégrever
du bénéfices de leurs sociétés leurs investissements
agricoles souvent alourdis par les problèmes dapprovisionnement en
eau. Car le grand problème de l'agriculture espagnole en général
et de l'élevage du toro brave en particulier demeure celui du manque d'eau.
Des études récentes permettent de constater l'avancée du
désert dans la péninsule ibérique, phénomène
vérifiable par cycles d'une durée de onze années. Depuis
1989 il ne pleut plus ou presque. Et dans certaines régions, des générations
de toros sont donc nées et ont été élevées
sans connaître le goût de l'herbe verte au printemps.
A
l'alimentation naturelle des pâturages, peu onéreuse par nature lorsquelle
existe, le ganadero doit donc le plus souvent substituer une alimentation de remplacement,
à base daliments composés à forte teneur en protéines
qu'il produit s'il le peut, ou qu'il achète le plus souvent. Par la force
des choses, l'alimentation du toro brave a donc évolué. En analysant
la teneur de ses terres en minéraux indispensables et en y apportant les
correctifs nécessaire, tout ganadero est en mesure d'apporter à
son bétail l'alimentation la mieux équilibrée, y adjoignant
parfois vitamines à haute dose pour compenser chez le toro le stress du
transport et lui permettre d'arriver dans la meilleure forme possible aux arènes
où il sera combattu. Car dans la corrida contemporaine, l'effort demandé
au toro, tant face au picador que lors de la faena, est très supérieur
à tout ce que l'on a rencontré aux époques passées.
Si les ganaderos modernes ne pensent donc plus, comme leurs aïeux, que l'usage
d'aliments composés soit facteur de couardise, l'inconvénient principal
de leur usage intensif destiné à suppléer au manque de pâturages,
réside dans la sédentarité qu'il entraîne. Servi chaque
jour à heure fixe au même endroit, le toro, animal paresseux par
excellence, s'éloigne le moins possible du lieu de ses repas. Il marche
moins, ne renforce pas sa musculature. Pour pallier à cet inconvénient,
les ganaderos dont l'étendue de la finca le leur permet font manger les
toros à l'endroit le plus éloigné possible de celui où
ils pourront boire. Ainsi Victorino Martin, dans sa finca Las Tiesas de Santa
Maria en Extremadura où les toros mangent tout en haut des collines et
doivent descendre sur plusieurs kilomètres pour boire dans la retenue d'eau
de lembalse de Alcántara. D'autres ganaderos préfèrent
imposer à leurs toros de quatre ans un exercice quotidien de marche forcée
afin de les endurcir et d'éviter que dans l'arène ils ne soient
surpris puis démoralisés en se voyant confrontés à
un combat pour lesquels ils ne seraient pas aptes. Il sagit alors de leur
faire effectuer au trot, puis au galop, des courses de trois à quatre kilomètres.
Parmi les tenants de cette formule, Juan Pedro Domecq est celui qui est allé
le plus loin dans lexpérimentation, nhésitant pas à
créer dans sa finca de Los Alvaros le fameux taurodrome, idée reprise
un peu partout et qui a donné ses meilleurs résultats, semble-t-il,
dans la ganaderia de Fuente Ymbro..
Toute
ganadería possède un mayoral : à la fois contremaître,
chef du personnel et conocedor (celui qui connaît), il est la mémoire
de la ganaderia, celui qui sait tout de sa généalogie complexe.
Etre capable, à trente mètres, didentifier nimporte
quelle bête du troupeau et de remonter mentalement le cours de ses prédécesseurs
sur plusieurs générations en sachant quels toreros les ont combattus
et dans quelles arènes, est une science essentielle qui ne sapprend
pas : elle se vit au jour le jour. Plus que par les livres, cest par la
parole quelle se transmet. Ainsi, un toro ne sera pas seulement connu pour
son numéro. La mémoire orale dira quArtillero était
le fils dArtillera, de la famille des militares, du nom du semental Capitán
; elle rappellera quà un an il avait chargé le cheval du mayoral
alors que celui-ci venait le séparer de sa mère et que plus tard
il avait élu querencia près du grand chêne couché,
entre le muret et le riachuelo. Elle dira aussi quà deux ans on avait
voulu le tienter pour en faire un semental mais quil navait jamais
voulu suivre les cabestros et que lon avait dù renoncer, après
des semaines de ruses, à lenfermer dans les corrales. Puis quà
trois ans, il avait sérieusement mis à mal un de ses cousins au
cours dun de ces combat dune violence inouïe qui les nuits de
printemps secouent les troupeaux de jeunes mâles rendus fébriles
par les forces obscures quils sentent monter en eux. Et quenfin, adulte
et respecté de ses congénères, il avait été
conduit avec cinq dentre eux à Séville où le sort lavait
dévolu à Curro Romero qui, en triomphant face à lui, avait
accru le prestige de toute la ganadería. Le mayoral accompagne ses toros
dans les ferias où ils combattent. Cest lui, souvent, qui fait au
ganadero le compte-rendu de leur lidia. Il a sous ses ordres les vachers, vaqueros,
cavaliers accomplis qui saident dune longue lance de bois, la garrocha,
pour se défendre des toros ou orienter leur course.
Certaines
ganaderías possèdent encore des bergers, pastores, qui travaillent
à pied au milieu des toros. Dans celle de Sepúlveda, à Salamanca,
cest à pied que le mayoral et ses aides nourrissent et enferment
les toros. Il est fréquent que dans les ganaderías les plus anciennes,
le poste de mayoral se transmette de père en fils, comme chez Miura où
la plupart des vaqueros actuels sont les descendants directs de ceux qui étaient
déjà en fonction au siècle dernier. Pourtant, à lépoque
actuelle, il est de plus en plus difficile pour les ganaderos de remplacer les
anciens lorsque lheure de la retraite arrive. Le métier de mayoral
ou de vaquero, trop contraignant, trop décalé par rapport à
la vie moderne ne tente plus les jeunes qui préfèrent retourner
au pueblo une fois le travail terminé que vivre à la finca afin
dêtre toujours là en cas daccident. Disponibles sept
jours sur sept et vingt-quatre heures sur vingt-quatre, les mayorales à
lancienne ne courent plus les rues. Un problème dautant plus
crucial que le temps des ganaderos comme Eduardo Miura, récemment disparu,
qui passaient leur vie entière coupé du monde sur les terres de
la ganadería entourés de leur famille et du personnel qui vivait
à la finca est lui aussi révolu
Collaborateur
indispensable du ganadero, les boeufs dressés, cabestros, aident à
manoeuvrer le bétail au campo, d'un cercado à l'autre ou du cercado
aux corrales. Eux seuls, regroupés en paradas de six ou huit individus,
sont capables de bouger les toros braves sans que ceux-ci ne se fachent en raison
du très fort instinct grégaire du toro qui le pousse à vivre
en troupeau. Le cabestro, généralement issu de la race morucha de
Salamanca, est rusé et obéissant. Après avoir appris ce que
l'on attend de lui, il remplit son rôle à la perfection, obéit,
connait la voix de son maître, comprend ses ordres. Au moindre signal, les
cabestros enveloppent les toros quils accompagnent et prennent les portes,
entraînant ceux-ci à leur suite. ... suite...