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Comprendre la Corrida

LE TORO

LE FAUX PROBLEME DE LA NOBLESSE

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Aussi décriée soit-elle, l’épreuve de la pique est à la base de toute sélection. Pour se perpétuer, la corrida doit sans cesse vérifier chez celui qui en est l'acteur principal, le toro, l'existence du fait générateur de la tauromachie à travers les âges : sa bravoure. Pour cela un seul moyen, la pique. Du coup, le picador qui a perdu le vedettariat qui fut le sien au XVIII eme siècle du point de vue du spectacle, retrouve son caractère indispensable au niveau de la fonction historique. Certes, la barbarie du procédé est évidente et de nature à choquer les âmes sensibles. Mais demander sa suppression équivaut à menacer la clé de voûte de tout l'édifice : remettre en cause la pique équivaudrait à modifier le processus historique générateur de la corrida et, par voie de conséquence, en changer le résultat à brève échéance. De la rigueur des ganaderos lors des épreuves de sélection dépend la permanence de la bravoure chez le toro. Par elle s'administre la preuve scientifique et publique de la qualité attribuée au toro. Grâce à elle le spectacle se justifie : elle est le seul rempart contre l'erreur et la décadence.

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Le grand portail est ouvert. C’est jour de tentadero. Dans le cercado attenant à la placita, la patrouille des cabestros accueille le visiteur d’un oeil indifférent et quelque peu sournois. Ils en ont vu d’autres, les boeufs. Assommés par la chaleur et agacés par les mouches, ils déambulent sans but apparent, balançant de temps en temps leurs énormes têtes à la recherche d’une herbe tendre chaque jour plus rare qu’ils cueillent d’un seul coup de leur langue rêche, ou fouettant l’air d’un sifflement de queue, semblable à un fouet qui claque. On dirait de vieux sages, inaccessibles à l’usure du temps, un peu comme ces cousins du sous-continent indien qui, dit-on, sont si vénérés que l’homme n’ose les déranger dans leur sieste. En fait, ce sont des aigris, ces géants dont la trahison est le mot d’ordre, jaloux de leurs cousins braves qui vivent en liberté et qui prennent plaisir à aider l’homme à les enfermer. Dans le palco de la placita le ganadero hoche la tête. Depuis qu’elle est sortie du chiquero, la becerra n’a fait que de bonnes choses. Après une première pique anodine, elle a semblé se concentrer. Et elle en a pris quatre autres avec une grande classe. Maintenant, le matador s’avance face à elle, muleta en main. Et plus il se rapproche, plus le malaise augmente. Il la fixe intensément, comme s’il voulait l’hypnotiser, l’enserrer toute entière dans le charme de son étrange magnétisme. Elle se secoue, histoire de remettre ses idées en place... Allons, on va le mettre à l’épreuve. N’a-t-elle pas appris, grâce à la maladresse de ceux qui l’ont provoquée cape en main entre les piques, suffisamment de choses sur leur façon de la tromper ? Laissons-le venir, feignons de lui obéir, et, à la première erreur de sa part, sanctionnons illico. Dès la première invite, elle s’engouffre dans la muleta, guettant le moindre trou dans les mailles du filet. Rien. Elle vient de faire trois tours sur elle-même et elle n’a rien vu. Pire : profitant de sa surprise, le type s’est rapproché. Planté à deux doigts de ses cornes, il lui balance sa muleta sous le nez. Elle reprend son souffle, vise soigneusement et s’élance. Un autre coup pour rien : aspirée dans les spirales de cet enfer rouge, elle s’épuise à suivre le train. Et elle a beau jeter des oeillades désespérées de chaque côté de cette proie insaisissable, elle ne comprend toujours rien. De dépit elle s’arrête en plein milieu de cette ronde qu’on lui impose; le mur rouge est toujours là, lisse et raide, aussi épais semble-t-il que les murs de cette geôle d’où on l’a extraite tout à l’heure et qu’elle se prend à regretter. Derrière son oreille, collé contre son cou, elle devine une présence. C’est lui, bien sûr. Mais au moment où elle cherche à l’atteindre, un coup sec donné du plat de l’épée en bois sur la base de sa corne opposée détourne son attention. Toup! dit une voix étrangement proche. Toup? Quelle langue est-ce donc là? Toup, redit la voix, d’un ton qui n’admet aucune réplique. Et elle repart, tourne, souffle et trébuche. Toup! Même à genou, elle embiste! Elle l’aura, dut-elle y laisser ses dernières forces. Toup, toup, toup, cette injonction l’obsède... c’est la marque de son indignité de vache brave, ou du moins le croît-elle. Elle n’en peut plus. Le mufle au ras du sol, elle est rendue, rythmant d’un souffle rauque le silence du soir qu’elle emplit de petits nuages de buée. Son frontal repose contre la jambe du torero. Il est enfin là, à découvert, mais qu’importe désormais. Comble d’infamie: le type lui caresse l’encolure tout en lui parlant. Et sa voix est douce, presque tendre, la plongeant toute entière dans une agréable torpeur... Dans un dernier sursaut de dignité, elle rassemble ses maigres forces et lance un dernier et terrible derrote. Perdu pour perdu, autant mourir en combattant ! Le vide ! C’est foutu, il a gagné. Elle est brave, non ? glisse le ganadero dans un sourire. Il est content. Cette vache, il y croyait. La famille dont elle provient lui a déjà donné des produits magnifiques. Brave face au cheval, elle est entrée dans la muleta de son torero avec une alegría non dissimulée. Et malgré le sang qui lui coule jusqu’au sabot, elle a terminé très fort, faisant preuve de beaucoup de classe. Le ganadero inscrit sur sa fiche la mention “supérieure”, synonyme de passeport pour la maternité. Puis il ferme son carnet et se lève. Une sur dix. C’est le pourcentage convenu. La tienta, ce n’est pas un examen, c’est un concours ! Et au jeu de cette sélection naturelle, seules les meilleures passent. Les simplement bonnes sont condamnées. Pour celles qui ont failli, la porte s’ouvre. Croyant retrouver leur liberté, elles filent toute guillerettes vers l’enclos où les attendent les boeufs, qui, goguenards, poussent les recalées en direction de l’enclos du fond, près de la route qui mène à l’abattoir.

Les frères Cobaleda avaient l’habitude de sélectionner leurs vaches à un âge avancé (cinq, six, voire sept ans) de même que leurs éventuels sementals qu’ils tientaient dans les arènes de Salamanca âgés de quatre ou cinq ans, afin de les placer dans les mêmes conditions que connaîtraient leurs éventuels produits confrontés à une lidia normale et de pouvoir les piquer autant de fois que cela paraîtrait nécessaire, seule façon de mesurer et de perpétuer le haut degré de bravoure qu’ils avaient dans le sang.

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tienta de macho a campo abierto
Moins utilisée de nos jours, la tienta a campo abierto, c’est à dire en plein champs est la pratique la plus ancienne. En laissant à tout moment la liberté de fuite à l'animal que l'on vient séparer du troupeau, elle permet de vérifier très facilement son degré de bravoure. Mais il faut dabord séparer et fixer celui-ci. Pour cela, deux cavaliers le poursuivent, acosar, et le renversent, derribar, à l’aide de la garrocha, longue lance de bois terminée par une pointe : c’est l’acoso y derribo dans lequel ce n'est pas tant la force du bras qui compte que la vitesse du cheval et l'habileté du cavalier à mesurer celle-ci à chaque instant, la calquant sur celle de la bête à renverser, pour, au moment voulu, accélérer brusquement et provoquer sa chute. Le second cavalier emparador, est là pour aider le premier à contrôler la trajectoire de la bête. Dans la mesure où, pour placer la bête face au picador, on n'a pas besoin d'user de passes de cape, ce type de tienta convient parfaitement pour le choix du futur reproducteur, semental, à qui seront confiées quarante à cinquante vaches chaque année et qui est choisi avec un soin tout particulier à l’âge de deux ans, en automne-hiver, avant qu'il n'ait trop de force car alors le danger serait grand, tant pour les cavaliers que pour le bétail. Salvador García Cebada.

Le futur semental, présélectionné en fonction de son ascendance, doit posséder un type zootechnique conforme aux caractéristiques de l'élevage dont il est issu pour être testé lors de l'épreuve réservée aux mâles, qui peut aussi se faire dans la placita, en plaçant celui-ci face au cheval a cuerpo limpio, sans cape, ce qui permet de renvoyer vierge au campo ceux qui ne plaisent pas et de toréer celui ou ceux retenus. Lors de toute tienta, le ganadero et le mayoral notent avec précision les réactions des bêtes essayées (doutes, refus, hésitations...) sur le Livre de la Ganadería, véritable registre d'état civil aujourd’hui souvent informatisé où chaque incident de la vie du troupeau sera minutieusement rapporté pour permettre de vérifier si les performances du toro dans l'arène correspondent à celles de ses parents en tienta ou au comportement qu'il aura eu lui même dans le campo tout au long de sa vie dans le troupeau. Le ganadero pourra ainsi corriger certains travers, en réservant par exemple pour les vaches les plus braves de son élevage un reproducteur susceptible d'adoucir un excés d'apreté, ou, à l'inverse, redonner par l'introduction d'un semental très brave, une nouvelle vigueur à une branche affaiblie de son troupeau.

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La tienta constitue en outre pour les toreros un entraînement précieux et extrêmement technique qui permet, durant la coupure hivernale de rester en contact avec le toro. Pour l’apprenti torero, il est l'occasion d'apprendre... à condition qu'on le laisse s'approcher de la vache après que le matador l'ait toréée, et en espérant qu'il reste quelques passes à lui voler. Mais si les ganaderos invitent volontiers les matadors qui l'été tueront les toros, les apprentis, eux, doivent se débrouiller car tous les ganaderos ne les accueillent pas avec la même sympathie que Gabriel Rojas, pour qui le ganadero doit aussi être un découvreur de talent. Les réputations des toreros commencent là, dans un campo balayé par les vents glacés qui descendent de la sierra, ou sous le soleil brûlant du printemps andalou, sous l'oeil avisé et nullement complaisant des hommes du campo, ganaderos et vachers, experts quand il s'agit de juger le bétail... et ceux qui s'y mettent devant.

Les qualités morales du toro ont évolué: de l'Aurochs préhistorique au toro actuel, existe la même différence qu'entre l'homme de Néanderthal et l'aficionado contemporain. De la bravoure brute originelle à la bravoure sophistiquée actuelle, correspond le passage d'une agressivité sauvage, sporadique et désordonnée à une agressivité coordonnée et élaborée qui se caractérise par l'attention permanente, fijeza, du toro, sa réponse immédiate à toute provocation et, dans le meilleur des cas, par la franchise dont il fait preuve dans ses attaques. Sur cette franchise, que l'on nomme aussi noblesse, est basée la corrida contemporaine. Faut-il la considérer comme une qualité en soi, différente de la bravoure? Gregorio Marañon, pour qui la noblesse est la quintessence de la bravoure, nous renvoie à l'historique de la Noblesse de tous les pays. Avant de devenir un adjectif de notre langue, au XIIème siècle, le terme Noble désigne les membres de la classe privilégiée des chefs guerriers, des hommes de guerre dont les plus braves, au sens médiéval du terme, étaient anoblis par le Roi lors du cérémonial de l'adoubement. La Noblesse était donc constituée par des individus représentant la quintessence de la bravoure révélée lors des combats : c'était l'aristocratie du courage. Marañon avait compris qu'il n'est pas nécessaire d'employer des clichés taurins pour définir les qualités du toro et qu'il suffit de se référer à la littérature ou à l'histoire, leur contenu ayant l'avantage de la qualité. Le toro, par son comportement, l'emporte-t-il sur les autres représentants de son espèce ? Si oui, et comparé aux autres bovins, il correspond à la définition du Noble d'après le dictionnaire Robert. De fait, la générosité de son engagement dans le combat rappelle celle des héros des chansons de geste et sa féroce abnégation belliqueuse s'inscrit tout à fait dans la tradition médiévale de l'épopée guerrière. Les récits de ce temps célèbrent la nature droite et l'héroïsme des nobles chevaliers qui, suivant le mot de Vauven, préféraient l'honneur à l'intérêt, à tel point que lorsque l'honneur leur commandait de guerroyer au détriment de leurs intérêts privés, ils y allaient de la même fougue. Comportement que d'aucuns, n'entendant rien à l'héroïsme, qualifieraient de sot. Aussi ne s'étonnera-t-on pas de retrouver la notion de sottise liée aux comportements nobles tant des hommes que du toro de combat. Le toro noble fonce tout droit, illustrant le propos de Nietzsche pour qui la noblesse de l'âme se reconnait aussi à la magnifique sottise avec laquelle elle attaque tout droit. L'Académie pour sa part estime que le Noble pense et agit grandement. Tel est le toro : on lui oppose la citadelle du picador, il voudra la culbuter en force, loyalement, en mettant la tête bien basse, en poussant de toutes ses forces dans la droite ligne de son cou et de ses reins. La vilenie d'une âme moins bien née que la sienne qui profite de son effort pour lui entailler les chairs de sa lance ne l'arrêtera pas. Il ira au bout de son action malgrè le châtiment. D'après la Culture et la Littérature française, il semblerait donc que l'adjectif de notre langue le plus adéquat pour qualifier le toro de combat très brave soit noble. Nietszche ne prétend rien d'autre lorsqu'il estime qu'à l'origine de toute noblesse existe une farouche barbarie. Dans la langue castillane, on dit d'un noble homme que c'est un caballero, un gentilhomme. Le qualificatif noble n'est pas, lui, usité, sinon sous sa forme péjorative: noblote, noblaillon. Aussi, ne pouvant qualifier le toro de combat de toro-gentilhomme, l'a-t-on appelé toro bravo. Brave au sens de preux, de noble, de courageux. Cette approximation dans la traduction qui se perpétue depuis l'introduction de la Corrida en France est la source de nombreux malentendus ou contresens.

Pour combattre le toro, l'homme exploite cette bravoure, comptant pour le tromper, non pas sur son innocence, mais au contraire sur son goût de la lutte et sur son intelligence du combat. Il est aidé en cela par la nature même de la charge du toro telle qu'elle a été définie par Sanz Egana: le toro charge pour vaincre et non pour dévorer comme tous les autres fauves dont la charge a un but utilitaire, se nourir. La sienne n'a d'autre fin que l'affirmation de sa supériorité physique. On peut presque dire que l'agressivité du toro répond à une nécessité morale puisqu'il n'utilise pas les fruits de sa victoire à l'entretien de ses fonctions végétatives. C'est en tous cas ce qu'affirme Sanchez Lozano : Si l'on considère le toro comme un animal sauvage on ne peut ignorer qu'il est la plus puissante et la plus noble de toutes les espèces sauvages connues. Son courage et la conscience qu'il a de sa puissance l'incitent à charger sans songer aux dangers. Il ne charge pas pour dévorer mais pour vaincre. Et il en déduisit la règle d'or du toreo :

IL SUFFIT D'INTERPOSER UN OBJET ENTRE LE TORO ET SA PROIE POUR QUE CELUI-CI DELAISSE LA PROIE POUR L'OBJET ET LE SUIVE.

Depuis cette époque, il semble que l'on n'ait pas fait d'autre découverte fondamentale sur le comportement du toro brave, les progrès postérieurs concernant uniquement l’habileté de générations de toreros à exploiter cette loi basique.

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