editoactuarchivageagendacartelsencyclopedieliensabonnes

 

Comprendre la Corrida

LE TORO

LE TRAPIO

alba
Plus que le poids, ce terme définit l’harmonieuse apparence qui doit englober l’ensemble des caractéristiques physiques du toro. S'il est le mieux placé pour savoir ce que doit être le toro qu'il produit, le ganadero doit tenir compte des modes imposées par le public ainsi que des exigences formulées par les toreros vedettes, équilibre parfois délicat à réaliser s'il ne veut tomber dans aucun des deux excés possibles : la démagogie du toro monstrueux ou trop agressif et la compromission du toro commercial. Dans le premier cas, les vedettes tourneront le dos à son élevage, rendant la commercialisation de ses produits difficile et dans le second il s’attirera les foudres des aficionados. Un équilibre délicat dans la mesure où il n’est pas toujours facile de contenter tout le monde.

Bien évidemment, la notion de trapio englobe les cornes. Ne pas parler de l’afeitado à ce sujet, serait un peu comme oublier de mentionner le monstre alors que l’on passe ses vacances en bordure du Loch Ness. Curieusement, c’est dans une bulle papale que l’on trouve l’origine de l’afeitado. L’église interdisait la corrida sous prétexte qu’un noble chrétien ne pouvait accepter de risquer gratuitement sa vie ailleurs qu’en combattant l’Infidèle. Sous la pression des souverains espagnols et portugais, Grégoire XIII, transigea et autorisa les courses de toros à la condition que tout danger mortel en soit exclu, c’est à dire en coupant les cornes ! De nos jours, l’Eglise n’a plus rien à voir à l’affaire et un curé ganadero, celui de Valverde, n’hésitait pas à proclamer qu’afeiter est un pêché mortel ! Pourtant l’afeitado persiste. Faut-il fermer les yeux, le légaliser, condamner ceux qui le pratiquent ou dénoncer ceux qui le cautionnent ? Enveloppé dans un immense suaire d’hypocrisie, le règlement de l’affaire est régulièrement renvoyé aux calendes grecques dès que la question est abordée dans les instances de régulation du spectacle taurin, qu’elles soient françaises ou espagnoles. Il n’est pourtant qu’une question d’argent.

af1

Disons le donc tout net : afeiter est une fraude. Mais s’il est encore plus répandu qu’on veut bien le dire, il est beaucoup moins flagrant que ce l’on prétend. Une théorie déjà ancienne prétend que les toros afeités, ceux dont on aurait coupé le bout des cornes, perdent toute précision au moment de porter le coup. Cela pourrait être vrai à condition de diminuer de façon notable la longueur de celles-ci juste avant son entrée en piste. Or de quoi s’agit-il le plus souvent ? De limer, et non de couper, l’extrémité des cornes du toro afin d’en réduire l’aigu et par là le danger. Réalisé le plus souvent de manière infinitésimale, un peu comme lorsque l’on se lime les ongles, l’afeitado a surtout des effets psychosomatiques sur le mental des toreros qui en sont friands, bien qu’il soit évident toutefois que la tête ronde d’un clou pénètre moins bien que sa pointe. Nous quittons presque ici le domaine de la tauromachie pour entrer dans celui de la psychologie : plus que les deux ou trois millimètres tout à fait symboliques que l’on a fait disparaître, ce sont les angoisses du torero que l’on a gommées, voire son imagination que l’on a afeitée ! Tout à fait invisible à l’oeil nu et indécelable de façon infaillible à l’analyse, ce “peeling” subtil a cours même dans les plus grandes arènes espagnoles. A deux mètres du toro, ses cornes conservent tout leur aigu. Vues de très prés, comme seul le torero les voit, leurs extrémités présentent un aspect légèrement arrondi. On a en fait gommé les arêtes trop tranchantes ; on a fait, comme on dit, la bolita, la petite boule ronde. Ne nous leurrons pas: il sera difficile, voire impossible d’éradiquer totalement cette pratique tant que le public remplira les arènes pour admirer des stars, donnant à ceux-ci le pouvoir d’imposer leurs caprices à l’empresario. Car comment résister sans casser ? Comment tenter l’épreuve de force au risque de se retrouver le midi de la corrida avec six toros somptueusement armés dans les corrales... et trois certificats médicaux attestant de l’impossibilité momentanée de toréer des vedettes engagés pour les combattre ?

arr
corne abîmée...
Heureusement, même si le mal est profond, ce qui ne date pas d’aujourd’hui, il ne faut pas le voir partout. D’abord, évidemment, il n’existe que là où les toreros ont le pouvoir de l’imposer. Ce qui n’est pas le cas des toreros modestes interchangeables que l’on engage face aux corridas les plus sérieuses. En outre, dans certains cas, arranger une corne abîmée est une pratique tolérée sous contrôle de l’autorité. Il s’agit alors de refaire une pointe éclatée ou de rendre son aigu à telle autre trop usée. Sacar puntas, aiguiser, est une pratique aussi répandue que son contraire. Car certains toros sont naturellement astigordos, leurs cornes étant naturellement arrondis. Cet arrondi que l’aficionado peut être tenté d’assimiler à de l’afeitado peut provenir aussi de l’usure naturelle provoquée par des frottements répétés, ou de carence en minéraux, ou encore d’un phénomène de dégénérescence. Si on ne refait pas la pointe, le toro ainsi défectueux est alors perdus corps et bien pour le ganadero.

arr2
... puis refaite
Résoudre le problème de l’afeitado ne peut passer que par la mise au point d’une méthode d’analyse infaillible, tâche ardue lorsque l’on sait que les experts sont divisés et que les critères d’étude divergent en fonction des écoles.

Tout au long des deux siècles d’existence de la corrida moderne on constate un va et vient permanent d’un extrême à l’autre. Lorsqu’il existe de grandes vedettes susceptibles de remplir les arènes, le balancier taurin penche du côté du toro commercial adapté à l’art des toreros, et tout le monde s’accomode de l’éthique. Lorsque l’absence de vedettes se fait sentir, la balancier repart vers le toro-toro, intègre, puissant, âpre et susceptible d’apporter au combat l’émotion qui lui fait défaut par suite des carences artistiques des toreros. Belmonte, en son temps, obtint que l’âge des toros qu’il combattait soit abaissé de cinq à quatre ans. Manolete, profitant de l’après-guerre, tuait des novillos de trois ans. A sa suite, les toreros des années cinquante et soixante, Dominguín, Ordoñez, El Cordobes... s’habituèrent à ce toro âgé de trois ans et demi voire quatre, le plus souvent afeité, parfois même de façon honteuse. En réaction, et depuis les années 1980, une partie du public et de la presse a voulu réduire les critères physiques de sélection du toro à deux caractéristiques évidentes pour tous : son poids et la longueur de ses cornes. Cette vision simpliste a entrainé une dérive tout aussi dangereuse que l’étaient les excés passés : obligé de fournir des toros lourds, le ganadero doit parfois, pour vendre ses produits dans les plus grandes arènes, sélectionner des animaux à l'opposé du type de son élevage, mettant en péril le fragile équilibre issu de l'interdépendance entre les qualités morales et les caractères physiques. Cette conception torista de la tauromachie, née par réaction contre les abus des décades précédentes au cours desquelles, par manque de contrôle ou excés de compromission, le toro combattu par les vedettes n'avait ni l'âge ni le poids minimum requis, fut mise en avant dès le début des années soixante-dix par une partie de la presse taurine et soutenue par quelques aficionados du tendido 7 madrilène. Exploitant alors habilement le mécontentement légitime d'une partie du public, cette nouvelle presse taurine qui se disait indépendante et intègre, appuya son raisonnement sur le cas d'un ganadero nouvellement apparu qu'elle érigea en modèle : Victorino Martin. Les succés répétés des toros de celui-ci à Madrid servirent de révulsif. Pourtant, plus que sur un physique disproportionné, c’est sur leur race agressive que ceux-ci forgèrent leur réputation. Pour tous les autres ganaderos il fallait désormais s'adapter ou renoncer. Ne pouvant du jour au lendemain raviver la race qu’ils avaient pour la plupart adoucie, ils misèrent sur le physique. Mais le risque était énorme : on ne surcharge pas impunément un squelette prévu pour porter harmonieusement quatre cent cinquante kilos en lui en imposant six cent, au risque d’anihiler les effets positifs d’une courbe de croissance naturelle étalée sur quatre ans, par un gavage intensif durant les six derniers mois. Les problèmes de faiblesse apparurent. On invoqua la dégénérescence, le manque d'espace réservé au toro par l'agriculture moderne, la consanguinité. Seuls les ganaderos parlèrent d'excés de poids. Mais ils étaient a priori coupables de fraude au profit des toreros vedette du moment. Donc pas crédibles. La mode torista était née, dont le nouvel empresario des arènes de Madrid fit habilement l'arme absolue de sa stratégie commerciale : le toro géant de Madrid s'avérait peu propice au triomphe des toreros qui sortaient amoindris de la première feria du monde,ce dont l'empresario, gérant également les intérêts d'une bonne vingtaine d'arènes de province, profitait pour bloquer les honoraires. Victorino Martin, devint pour sa part le ganadero le mieux rétribué. Madrid donnant l'exemple, chaque arène voulut suivre et le phénomène se généralisa faisant perdre de vue l'essentiel, à savoir que le physique du toro brave doit lui permettre d'exprimer au mieux toutes ses qualités morales.

alga
Dans les faits, même si le problème de l’excés de volume du toro actuel se pose partout, une barrière invisible semble pourtant couper l’Espagne en deux : celle du fameux défilé de Despeñaperros qui marque la frontière entre Castille et Andalousie. En-dessous, on torée, au-dessus, on travaille, dit le dicton. En bas, on est torerista, c’est à dire qu’on veut un toro qui permette au torero de s’exprimer, en haut plutôt torista et on n’aime rien tant que de voir les figuras batailler en vain face à des toros lourds, grands et immobiles. A Séville, Jérez, Cordoue, Grenade, Almería, Murcia, Ronda... on recherche dans la tauromachie le plaisir d’émotions raffinées. A Madrid, Bilbao, Pamplona, Logroño... on attend du torero qu’il soit un combattant d’abord. Le problème reste entier et l’équilibre susceptible de satisfaire en même temps aficionados, grand public amateur de vedettes et professionnels n’est toujours pas atteint.Il est malheureusement matériellement impossible de toréer le toro surdimensionné actuel comme l’on toréait le novillo-toro des années soixante. La technique du toreo a donc évolué pour s’adapter aux nouveaux impératifs imposés ce toro géant et peu mobile qu’il faut réussir à faire passer tout de même pour exister. Le toreo classique, de moins en moins utilisé par les toreros en raison de sa difficulté, a donc par la force des choses évolué en un toreo néo-classique ou s’est même édulcoré complètement en un toreo moderne dont la technique tout-terrain permet de donner des passes en ne demandant au toro qu’un effort réduit. Mécanique et décaféiné, ce toreo de recours dont on aurait compris que les toreros qui l’adoptent le réservent aux toros les moins propices, est malheureusement devenu la norme, et on atteint parfois l’absurde lorsque de grands maestros du toreo moderne confrontés à un grand toro, brave et mobile (il en sort tout de même de temps en temps) ne savent plus revenir aux sources de leur art et se perdent dans les méandres de leurs artifices. Un constat d’échec pour tous les amoureux du toreo le plus pur, que les toreros modernes, grâce ou à cause de leur capacité à donner des passes à tous les toros, condamnent à la marginalité puisque par leurs succés ils permettent à l’ère du toro mastodonte de se perpétuer, du moins dans les grandes arènes qui seules sont capables de marquer la tendance d’une époque. Ailleurs, comme en France, les organisateurs de corrida tentent par de savants dosages de répondre à l’attente de toutes les catégories de public, des toreros vedettes et de l’afición. Le balancier penche donc d’un extrême à l’autre, faisant cohabiter dans une même feria les corridas toristas où sort le toro supposé brave et intègre pour des toreros besogneux, et les corridas pour vedettes hyper médiatisées où semble prédominer l’afeitado et le medio toro. La caricature est à peine poussée mais le danger est réel. Car si par laxisme ou intérêt la corrida continuait à dériver d’un côté en un combat obscur protagonisé par de vaillants seconds couteaux et de l’autre en un ballet dénaturé par l'effet de trucages ayant pour but de faire perdre au toro sa puissance et son intégrité, elle prendrait le risque de perdre son identité. Pour être défendable face aux attaques de plus en plus pressantes des abolitionnistes européens, le spectacle taurin doit retrouver son essence : l’affrontement d’un toro brave et intègre face auquel le toreo pur soit réalisable... ... suite...