Le
mugissement sourd a surgi de la voiture, longue plainte modulée et grave
qui se prolonge dans lair du matin. Les toros, pourtant occupés à
nettoyer méticuleusement les mangeoires à grands coups de langues
pressés, se retournent à lunisson, lattention soudainement
captée par cette voix humaine et familière qui parle leur langage.
Le mugissement reprend, plus bas que la première fois. Loreille exercée
devine un mot -toro- dit dune seule traite en avalant la première
syllabe et en prolongeant autant que possible la seconde. Toute la magie du verbe
est dans le ton: du bas vers laigu, la parole devient un ordre, celui de
cesser un début de chamaillerie ou de se mettre en route. Du bas vers plus
bas encore, la voix se transforme en caresse que chaque toro prend voluptueusement
pour lui-même. Flatté par londe qui vient du maître,
chacun reste attentif, concentré sur ce qui va suivre. Le moteur du 4x4
est arrêté et seul le jacassement dune pie trouble le silence,
ponctué de loin en loin par un cheval qui sébroue. Il est
dix heures et comme chaque matin le gandero parle à ses toros de lannée,
ceux qui combattront dans les mois à venir... Que leur dit-il ? Cest
son secret. Dun oeil exercé, le ganadero jauge les progrès
de leur croissance: celui-ci a un peu perdu, celui-là, au contraire, a
grossi. Tel autre semble boiter légèrement. Dun signe du doigt,
il le désigne au mayoral. Aussitôt les cavaliers séxécutent.
Un vaquero pousse son cheval au milieu du troupeau, tandis que le second contient
la troupe dans langle des barrières. Ayant vérifié
ce quil souhaitait, le ganadero séloigne et le 4x4 emprunte
un chemin étroit qui mène au cercado suivant. Celui-ci exploré
à son tour, le véhicule sengage péniblement dans un
chemin pentu rendu glissant par les dernières pluies abondantes. Au fond
dun vallon, la partie basse de la finca, cinq cents hectares de verts pâturages,
le domaine réservé des vaches et des sementals. Quatorze lots soigneusements
répartis dans autant de cercados et dont la composition ne doit rien au
hasard. Avant dêtre mise avec tel ou tel semental, chaque vache est
étudiée à la loupe, son ascendance passée au crible...
Et sil le faut, en cas de doute, le ganadero nhésite pas à
recourir à sa vidéothèque.
Deux
portails et une route plus loin la surprise est de taille. Au milieu dun
pré où lherbe abonde, trône majestueusement un semental
ensabanado de six ans, presque entièrement blanc, entouré
de son harem en majorité de couleur identique et dune quinzaine de
petits, blancs à des degrés divers eux aussi, qui gambandent sans
aucun souci des convenances. Un spectacle aussi rare que précieux. Indifférent
à notre manège, le taureau surveille placidement son domaine et
lance parfois une langue distraite à la recherche dun peu dherbe
tendre. Quelques oiseaux que lon appelle en Andalousie espurgabuyes
soccupent de sa toilette, le déparasitant en échange de sa
protection. Il se laisse faire bien volontiers, tend le coup pour faciliter le
travail de leurs becs plats. Cest à nen pas douter un sage!
Epicurien, même... On le serait à moins. Esthète jusquau
bout des ongles, le ganadero a poussé le soin du détail jusquà
ne pas lui couper exagérément le bout des cornes, (précaution
prise pour quil ne blesse pas les vaches). Même légèrement
afeité, le taureau conserve toute sa prestance.Volubile depuis le début
de notre visite, le ganadero reste un instant muet, admiratif devant la beauté
de cet ensemble bucolique quil vient pourtant chaque jour visiter. Le taureau
blanc prend la pose, vautré comme un pacha au milieu de ses femelles. On
peut le lever? Coup de klaxon, on sapproche à le toucher... Rien
ne bouge. Tout au plus a-t-il consenti à tourner la tête vers nous
dun air de supérieure indifférence... le patron, ici, cest
lui. Le ganadero le pousse carrément du pare-choc. Enfin il se lève,
héberlué par tant daudace. Le troupeau des courtisanes frémit
: leur seigneur et maître va-t-il charger, gonfler son admirable musculature,
défaire limpudent et montrer sa puissance? Non. Il sétire
dun air las et nous tourne le dos avec le plus profond mépris avant
de séloigner avec lair bougon dun concierge dérangé
pendant sa sieste. Une jeune vache sen approche, toute guillerette... Mais
il se laisse désirer... Elle senhardit, tente en vain une léchouille
discrète derrière loreille... Alors, de guerre lasse, faute
de mieux et certainement pour lui faire honte, lentreprenante vachette enfourche
hardiment le bel indifférent par derrière.
Les
sementales qui sont la richesse de la ganaderia, son disque dur pourrait-on dire,
se répartissent en deux catégories. Les jeunes, récemment
tientés et à qui l'on confie un nombre réduit de vaches jusqu'à
ce que l'on ait pu vérifier la qualité de leur descendance et les
plus anciens, ceux dont on a pu vérifier la qualité des produits,
qui se voient confier une cinquantaine de vaches, parfois davantage. En règle
générale, afin de pallier à une défaillance et de
limiter les risques, les ganaderos choisissent de multiplier le nombre de reproducteurs,
conservant toujours plusieurs tranches d'âge : des jeunes récemment
confirmés (quatre et cinq ans), des plus anciens (plus de dix ans) et la
majorité entre cinq et dix ans, période de pleine maturité
sexuelle chez le toro. La durée de la période de monte peut aller
jusqu'à huit mois, de mars à août. L'idéal, pour faciliter
l'élevage et obtenir des camadas homogènes, étant de la concentrer
sur trois mois, février, mars, avril, pour obtenir les naissances de novembre
à janvier (9 mois de gestation). Toutefois, depuis que le nouveau règlement
leur en a donné la possibilité, certains ganaderos préfèrent
profiter de la période la plus large et laissent les sementales quasiment
en permanence, profitant du fait que le mâle peut féconder tout au
long de l'année. Ce qui leur permet, en étalant les naissances,
de mieux planifier la commercialisation de leur bétail, en jouant sur deux
camadas consécutives.
Le rôle du mayoral est bien évidemment
fondamental tout au long de la période de reproduction : c'est à
lui de vérifier que chacune des vaches qui peuvent porter jusquà
lâge de douze ans a bien été couverte par le toro, (chaleurs
: au printemps et lors de chaque lune durant 48 heures tant quelles ne sont
pas fécondées) et, dans le cas rare, où plusieurs toros sont
mis sur le même lot de vaches, quel est le père du futur produit.
La naissance intervient approximativement neuf mois après la fécondation,
un peu plus tôt lorsqu'il s'agit d'une vache jeune qui met bas pour la première
fois. Il faut savoir toutefois que 20% des reproductrices ne sont pas mères
chaque année. Les vaches mettent bas dans des endroits les plus reculés,
au pied d'un arbre, au coin d'un mur, sous un arbuste, dans un endroit ensoleillé
plus qu'à l'ombre. Il est dangereux de s'en approcher alors, elles sont
féroces, n'hésitant pas à charger quiconque oserait s'en
approcher. Il n'est pas rare, à peine quelques heures après leur
naissance, de voir les jeunes debout, visiter le campo. Au long de la période
de naissance on compte à peu près autant de mâles que de femelles.
Ce qui est plus rare ce sont les jumeaux et quand cela se produit ils sont généralement
du même sexe. Il n'est pas rare, alors, si le mayoral constate que la mère
n'aura pas suffisamment de lait pour les deux, ou s'il s'agit d'un orphelin, qu'il
confie le petit à une autre vache brave dont le petit est mort, ou même
à une vache mansa, ou même encore qu'il le nourrisse lui-même
au biberon. Pratique qui, si l'homme ne le recherche pas, n'abatardit en rien
le caractère belliqueux du becerro.
Vers
l'âge de six à huit mois, lorsque l'on constate que le petit est
suffisamment développé pour se suffire à lui-même,
on le sépare de sa mère. L'époque la mieux indiquée
est la fin de l'été ou le début de l'automne. Le sevrage,
destete, surtout s'il est effectué en même temps que le marquage,
est une épreuve traumatisante pour l'animal. Le ganadero doit donc s'assurer
que physiquement il peut la supporter, sans toutefois être trop fort, ce
qui occasionnerait des difficultés. Au cours de lherradero, comme
depuis toujours, même avant que le bétail ne soit élevé
en vue des corridas, on marque les bêtes au fer et en entaillant leurs oreilles
en fonction de la marque, señal, propre à chaque ganadero.
Depuis
lannée 1969, pour éviter une fraude sur l'âge, les aliments
composés permettant aux animaux d'avoir dès trois ans une dentition
complète quils nont habituellement quà quatre
ans, on appose sur lépaule droite de lañojo, veau de
un an, le dernier chiffre de son année de naissance : 0 pour ceux nés
au cours de lhiver 1999/2000. Sur le côté droit, son numéro
dimmatriculation à lintérieur de lélevage,
pratique généralisée depuis 1850. Sur la cuisse droite, le
fer de l'élevage tel quil apparaît sur le registre officiel
des ganaderías ainsi que depuis 1990, sur le haut de la cuisse, la lettre
correspondant à lorganisation professionnelle à laquelle appartient
lélevage : le U pour les élevages de la Union. Cette opération
qui est effectuée en présence des vétérinaires et
de l'administration revêt un caractère officiel et authentifie la
filiation du jeune animal qui entre dans le livre de la ganaderia ainsi que, par
le biais dun numéro qui lui est attribué, dans le livre généalogique
tenu à jour par l'Union des éleveurs et authentifié par les
services du ministère de lagriculture.. Le ganadero profite de l'herradero
pour vacciner et traiter les animaux: contre les maladies habituelles qui le menacent
: carbunco, glosopeda et brucelose pour les femelles. Et pour compenser le traumatisme
du sevrage et du marquage, le ganadero donne au becerro dans les jours qui suivent
une alimentation abondante, à base d'un ou deux kilos quotidiens d'un aliment
riche en protéines auquel il adjoint vitamines et minéraux. ... suite...