Dés
1627, le transfert des toros vers le lieu où ils seront combattus, souvent
des plaza mayor, se fait à pied depuis le campo. Et les attaques de bandoleros
sont fréquentes, qui voient dans ces troupeaux plus ou moins braves la
valeur marchande de leur viande. Le passage des troupeaux dans les villages, qui
seffectuaient de nuit si possible, est à lorigine des encierros
qui, dans quelques localités encore comme Cuéllar ou Medina del
Campo en Castille, se fait toujours avec les cavaliers depuis le campo puis dans
les rues où les toros sont lâchés accompagnés des seuls
cabestros, véritable reconstitution des encierros originels.Vers 1802,
cette pratique existe encore et on amène, toujours à pied, depuis
les élevages d'Andalousie, tous les toros en troupeau, issus des divers
élevages, qui seraient lidiés tout au long de la saison madrilène.
A cet effet, un corredor, sorte de maquignon agissant en grossiste était
mandaté pour acheter puis livrer sur place les toros qui étaient
ensuite entreposés près de Madrid à Jarama, en entendant
d'être lidiés. Un mois de voyage, plus un mois de repos sur place.
Lorsqu'ils allaient dans le nord, à San Sebastian par exemple, il fallait
compter un mois de plus. Trois mois donc depuis le départ. Une pratique
bien évidemment tombée en désuétude mais que les plus
anciens ganaderos ont pourtant vécu.
Pour
raccourcir ses délais, un empresario ingénieux inventa le cajon
en 1860, caisse de bois renforcée dune armature métallique,
suffisamment étroite pour que le toro ne puisse se retourner dedans afin
de ne pas se blesser, mais qui lui permet tout de même de voyager couché.
Les premiers cajones furent dabord chargés sur des trains et le premier
voyage eut pour destination Barcelone. Puis on les chargea sur des camions. Peu
à peu, avec le développement du spectacle, le transport des toros
devint une industrie à part entière et des camions spécialement
conditionnés à cet effet furent conçus. Aujourdhui,
le si romantique voyage du toro du campo vers la ville se résume donc à
sa portion congrue. De la dehesa ou des cercados de la finca, il passe dans les
corrales de l'élevage en empruntant la manga, sorte dentonnoir qui
se referme progressivement sur lui. Tout au long de ces opérations très
délicates, le rôle des cabestros est fondamental.
Dans
le silence du petit matin, résonne au loin le chant grave des cencerros,
gosses cloches que les cabestros portent autour du cou. Le rythme des sonailles
est lent, solennel et nostalgique, dunnng..... dunnng.... dunnng... signe que
le troupeau va au pas, perdu dans la brume qui monte vers les hauteurs de la sierra.
Dun rapide coup doeil, le ganadero vérifie que son dispositif
est prêt : au loin, en haut dune petite hauteur qui surplombe la placita
et lembarcadère, le grand portrail est ouvert et derrière
chacun des deux battants on devine la présence des vaqueros postés
là pour les refermer vivement une fois le troupeau passé. En descendant
à mi-pente un autre portail, dun seul battant celui-là, parce
que plus étroit : cest le passage le plus délicat du parcours,
celui où le piège en forme dentonnoir se referme, obligeant
le troupeau à ralentir sa course pour suivre létroit couloir
qui conduit au corral. Cest le point critique, celui de non retour. Là,
les cavaliers qui poussent les toros cesseront de les accompagner, sautant rapidement
de cheval pour aider à contenir un retour éventuel du troupeau.
Il faut faire vite. Car si lun des toros devine le piège, il fera
volte-face et regagnera le campo au galop, emportant tout sur son passage. Et
après, pour le ramener... On peut y passer la journée. On a même
vu des cas où il fallut endormir le toro récalcitrant pour pouvoir
lembarquer. La ganadero fait signe à tous de se taire : dans le lointain,
le chant des cencerros sest accéléré, il sest
fait joyeux, enlevé, comme sil voulait donner aux toros quil
accompagne au galop vers leur destin, une dernière aubade... Dodong, dodong,
dodong, dodong... Un nuage de poussière précède de quelques
secondes les premières têtes cornues curieusement surplombées
par quatre demi-hommes. Le premier portail se referme. Parvenu à lentrée
du goulet, le troupeau se bouscule, freine... mais les cabestros connaissent leur
affaire. Ils enveloppent leurs cousins braves, les poussent, les entrainent. Les
hommes crient. Le piège se referme. Sur les passerelles qui surplombent
les corrales, le ganadero passe dune porte à lautre : les cabestros
connaissent par coeur tous les secrets de ce labyrinte et se faufilent par les
portes entrebaillées. Les toros, eux, sont perdus. Ils ne comprennent pas
comment, en si peu de temps, ils sont passés de leurs mangeoires à cette cellule triste.
Le
ganadero, lorganisateur de la corrida et les représentants des toreros
scrutent chacun deux. Cest la dernière occasion de déceler
un défaut éventuel... ou, de la part des toreros, dessayer
de changer un toro jugé trop grand, ou trop laid, ou trop astifino. Lembarquement
est le moment clé, le point de non retour. Celui de toutes les pressions.
Le ganadero est au carrefour de tous les intérêts... mais sil
y a faute, si un toro est refusé pour manque de trapío ou déclaré
afeité, cest sa seule responsabilité qui est mise en cause.
Son souhait est de vendre ses toros pour que les vedettes les tuent dans les grandes
arènes. Lempresario, lui, souhaite satisfaire sa clientèle
en achetant des toros le mieux présentés possible, au meilleur prix
possible, et de placer face à eux le meilleur cartel sans avoir de problème
avec les toreros vedettes. Lapoderado du torero, lui, une fois réglée
la question économique, recherche le maximum de facilité pour son
torero... ne pourrait-on pas, avec laccord bien sûr de tout le monde,
enlever du lot ce toro trop agressif... ? Non... ? Bon. Alors il faudrait lhumaniser
un peu... lui faire juste la bolita, presque rien... Au ganadero de savoir jouer
entre fermeté et la compréhension, louvoyant avec diplomatie pour
écarter telle demande avec humour ou concéder tel avantage... Car
il importe avant tout de ne se fâcher avec personne : ni avec celui qui
achète ses toros, ni avec celui qui les torée. On est daccord
: les pattes, les yeux, les cornes, tout paraît en bon état de marche.
Au camion ! Une porte souvre. Le toro redresse la tête. La liberté
? Vite, vite, croyant revenir au campo, il sy précipite, monte une
courte rampe... Un bruit sec, une porte claque. Ce coup-ci cest bien fini.
Une voix annonce fièrement : 512 kg ! Six fois, avec une précision
parfaite, lopération se répète. Dehors, les sonailles
ont repris leur lente complainte triste. Du haut de lembarcadère,
le ganadero enveloppe dun regard nostalgique le camion qui séloigne
et emporte avec lui ces six toros noirs. Aux arènes les attendent les vétérinaires
qui lors du reconocimiento vont vérifier quils sont aptes à
la lidia. Puis un corral où ils retrouvent leurs frères et attendent
en ruminant le jour de la corridas.