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Comprendre la Corrida

EVOLUTION DE L'ART TAURIN

LE TOREO CONTEMPORAIN


Cette concordance dans les ruedos de deux conceptions aussi diamétralement opposées a permis à de nombreux toreros d’effectuer une dernière synthèse qui débouche sur le toreo contemporain. A l’enseignement de Paquiro sur le sens qu’il faut donner à la rectitude du toro, à l’apport de Belmonte qui a montré l’importance du temple et des trajectoires en rond, il joint la science des déplacements mise au point par Domingo Ortega, les recours de Manolete pour toréer un plus grand nombre de toros, l’apport technique de Dominguín qui a permis de prolonger les passes et la volonté d’El Cordobes de le faire dans un terrain réduit. De façon plus shématique, le toreo contemporain est le fruit de l’influence conjointe et pourtant contradictoire du classicisme d’Antonio Odoñez et Antoñete et du toreo poussé à l’extrême de Paco Ojeda. Le public, souverain dans ses goûts, réclame désormais des faenas où les passes doivent s’enchaîner en grand nombre dans un terrain réduit : donner de la distance, reprendre du terrain, nécessités du toreo classique au sens strict, sont désormais considérées à tort ou à raison comme des renoncements de la part du torero qui ne resterait pas dans le sitio. Comme s’il existait un sitio commun à tous les toros où le torero doive absolument demeurer ! Quand on sait que le toro d’aujourd’hui, plus lourd et moins mobile que celui des années soixante a tendance à ne pas sortir de la suerte et à rester dans la muleta en fin de passe, on comprendrait mieux que le torero, pour l’aider à développer sa charge dans de meilleures conditions, lui donne entre chacune d’entre elles la distance requise. Pourtant, en pratique, le torero contemporain utilise tous les recours existants pour raccourcir progressivement la distance. Cites de loin ou de prés, de face, de profil ou de dos, pieds joints, jambe de sortie avancée ou reculée, chargeant la suerte ou pas, s’enchaînent non plus en fonction d’une éthique bien comprise mais de la nécessité pratique imposée par les goûts du public : des passes toujours plus longues enchaînées en séries toujours plus longues dans un terrain toujours plus réduit. Le toro reste ainsi en permanence dans la muleta et subit une domination constante qui lui impose d’obéir tête baissée aux déplacements de celle-ci. Qu’il manifeste des signes de faiblesse ne devrait étonner personne, tant l’épreuve qui lui est imposée exige de sa part une constance dans l’effort que l’on ne retrouve pas à d’autres époques de la tauromachie.

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Cordobes - Manzanares - Juli - Curro Romero - Curro Vazquez - Espartaco

Dans sa version néo-classique, durant les années quatre-vingt, ce toreo contemporain de synthèse est celui de Manzanares, de Roberto Dominguez, d’Ortega Cano, de Julio Robles, du Niño de la Capea ou du malheureux Yiyo. Dans sa version plus fonctionnelle mise au point pour s’adapter à tous les toros, il est ce toreo moderne qui a permis à Espartaco de régner dix ans sur le toreo. Quand au toreo classique le plus pur, il n’est malheureusement plus recherché que par une minorité de toreros que leur irrégularité logique a désormais marginalisé, plus rondeño celui de Curro Vázquez, nettement sévillan ceux de Curro Romero, Rafaël de Paula, Emilio Muñoz.

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Ponce - Rincon - Damaso Gonzalez - Joselito

Les années quatre-vingt dix ont confirmé cette classification et l’existence de ses trois “voies”. Le toreo néo-classique représenté par les désormais anciens Manzanares et Ortega Cano, auxquels sont venus se joindre César Rincón, torero à la technique irréprochable et dont le succés fut entre autres qualités basé sur sa science des cites lointains. Néo-classique aussi, mais sans atteindre loin sans faut à la haute maîtrise de ses aînés, Francisco Rivera Ordoñez, fils de Paquirri et petit-fils d’Ordoñez, torero au courage indiscutable. Le toreo moderne s’est dépuré chez Enrique Ponce à travers un certain formaliste qui le rapproche en apparence du toreo néo-classique mais qui n’en constitue pas moins le prolongement plus policé de celui d’Espartaco ; il s’est débridé dans sa mise en scène chez Jesulin dont la filiation directe avec Dámaso Gongalez et Paco Ojeda est évidente de même que l’est la filiation avec Luis Miguel Dominguín qui fut, on le sait, un de ses plus chauds partisans. Paradoxalement, le toreo de Jesulín, surtout lorsqu’il torée de la main gauche, peut aussi par moment atteindre au toreo classique le plus abouti. Faut-il y voir la naissance d’une évolution ultime, caractérisée par un retour aux sources du classicisme fondé sur l’exploitation méticuleuse de tous les recours du toreo moderne ? Peut-être. D’autant que Manuel Caballero, disciple naturel de Dámaso Gonzalez, semble lui aussi s’engager dans cette nouvelle direction. Ses efforts pour réaliser un toreo de plus en plus classique, ou néo-classique, à partir du toreo moderne dont il possède tous les secrets pourraient déboucher sur un toreo post-moderne qui reste à définir mais dont la caractéristique principale pourrait être qu’à partir des acquis bien compris du toreo moderne, le torero s’emploie à retrouver l’essence, le rythme et les trajectoires du toreo classique. A l’opposé du toreo néo-classique au niveau de la démarche - celui-ci part du classique et utilise les acquis du toreo moderne - il le rejoindrait pourtant à peu de choses près au niveau du résultat. Chez les classiques durant cette décade, les anciens toujours, auxquels est venu s’adjoindre Joselito, torero rigoureusement castillan qui se caractérise par une haute exigence éthique.


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José Tomas
Le toreo de l’an deux mille, à la différence des deux décennies précédentes, a vu naître un torero classique d’une pureté absolue dont la force d’attraction sur le public aurait pu s'avérer déterminante si José Tomas n'était pas passé au firmament de la tauromachie comme une comète luminescente mais fugitive. Jose Tomas, malgré son retrait prématuré des ruedos, a d’ores et déjà apporté la preuve que le toreo classique le plus pur, à condition de prendre le risque (et il est grand) demeure possible face au toro actuel et que, lorsqu’il surgit, sa beauté et sa force son si évidentes qu’il est bien difficile pour les autres toreros de passer après lui. Torero phare du début du XXIème siècle, José Tomas demeure la grande inconnue de chaque début de temporada : reviendra ? reviendra pas ? signe évident du vide laissé par son départ à une époque où les toreros n'ont jamais sans doute mieux toréé techniquement, mais où l'absence de grand artiste susceptible d'interpréter le toreo à son niveau le plus noble se fait cruellement sentir.


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"Morante de la Puebla"
Le toreo classique a également trouvé, dans sa branche sévillanne, en Morante de la Puebla, un nouveau champion à l’avenir sûrement important s'il parvient à dépasser les problèmes psychiques inhérents sans doute à la fragilité de son tempérament. En effet, retiré momentanément des ruedos en raison d'une grave dépression pour laquelle il fut soigné aux USA, Morante a depuis son retour dans les ruedos au début de la temporada 2005, offert aux aficionados plusieurs faenas grandioses qui font incontestablement de lui le torero le plus profond du moment. Donnant chaque muletazo comme s'il s'agissait du dernier, Morante est tout entier investi dans son oeuvre, ce qui contraste heureusement avec le souci technique de la plupart de ses confrères de privilégier la continuité quitte à alléger leur toreo.


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Julian Lopez "El Juli"
Mais le grand torero, au sens charismatique du terme, du début du troisième millénaire est sans aucun doute le Juli, torero doté d'une intelligence encyclopédique de la lidia, d'un tempérament de battant et d'une ambition à toute épreuve. Véritable phénomène médiatique, la voie du succés et du pouvoir lui est grande ouverte, même si, comme il le dit lui-même, sa marge de progression au niveau artistique est encore énorme. Comme toutes les grandes figuras à toutes les époques, Julian Lopez "El Juli" subit une pression souvent injustifiée de la part d'un système parfois autiste dans sa volonté dévastatrice de brûler ce qu'il a adoré. Le Juli semble supporter cette situation sans problème, répondant présent à la plupart des grands rendez-vous de chaque saison, étant toujours, six ans après son alternative, l'axe autour duquel se construisent les temporadas.


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Javier Conde
Le toreo moderne fait toujours recette malgré le retrait de Jesulín. Le Cordobes multiplie ses prestations dans les arènes secondaires où il triomphe règulièrement grâce à son abattage et à son charisme, et Ponce tient toujours son rang malgré une irrégularité à l'épée consécutive à deux graves cornadas. Beaucoup plus innovant, mais dans le même registre technique avec toutefois une inventivité très personnelle, Javier Conde est parvenu à revêtir le toreo moderne d'une apparence artistique grâce à une esthétique originale et surtout à un charisme indéniable. Après des années de tâtonnement, Conde est parvenu à systématiser ses performances, axant ses faenas sur sa capacité à surprendre le spectateur par des remates originaux improvisés en apparence, mais qui sont en fait la clé de voûte de chacune de ses séries.