Que
Luis Miguel Dominguín ait joué un rôle dans cette tragédie
restera longtemps un sujet de contreverse. Jeune et ambitieux, Dominguin veut
simposer. Pour cela, il défie Manolete et, à chacune de leurs
rencontres, il le force à donner le meilleur de lui-même. Dominguin
est dangereux : cest en tous cas lavis de Domingo Ortega qui
déclarera après lui avoir confirmé lalternative, en
présence de Manolete : Este néné viene con la escoba ! Ce gamin vient pour tout balayer. De fait Dominguín est prêt
: à la technique dOrtega pour dominer et pouvoir avec tous les toros,
il allie le courage et la faculté de lier les passes de Manolete. Très
jeune, il a assimilé lapport de ces deux maestros et se permet de
changer de technique au gré des situations. Sa synthèse de leurs
qualités à tous deux est parfaite : le toreo lié de Manolete,
son aguante, joint à lefficacité dOrtega et à
sa maîtrise. Chaque époque a connu des toreros de synthèse.
Mais outre quil sagit ici de la synthèse de deux techniques
en apparence opposées
et portée à leur summum, la personnalité, lambition
et lintelligence de Dominguín les fondent en une conception nouvelle.
Jamais peut-être depuis Joselito aucun torero na pu avec autant de
toros. Mais jamais Joselito na toréé comme le fait Dominguín.
Avec le temps, sa technique sapprofondit et il parvient à donner,
dans le même terrain que Manolete, des passes plus longues que les siennes,
des passes dune longueur jamais atteinte. Alternant non par système
mais au gré des besoins les cites de loin et les cites de près,
les cites de face, de profil ou de trois-quart, les cites avec la partie centrale
de la muleta, la panza et les cites avec le pico, les cites muleta avancée
et les cites muleta en retrait, il donne au toro une trajectoire qui, à
force dêtre courbe, en devient circulaire. Conséquence logique
des trajectoires nouvelle quil découvre, en plaçant sa jambe
de sortie en retrait lors du deuxième ou troisième muletazo dune
série, il est le premier à embarquer le toro dans un tour complet,
le redondo. Comme pour Domingo Ortega, cest sa trop grande facilité
qui sera son plus gros problème. Il y pallie en créant lémotion
de façon artificielle, en recherchant la polémique, en sopposant
au public pour mieux le retourner ensuite en sa faveur. Ou en le prenant à
témoin, tel ce jour où, à Madrid et index levé, il
sauto-proclamera número uno au milieu dune bronca formidable,
faisant preuve, qualité supplémentaire non négligeable, dun
grand sens du spectacle.
Alors
que Dominguín donne naissance à ce qui deviendra le toreo moderne,
une génération de toreros classiques sépanouit après
la mort de Manolete. Leurs influences belmontiennes sont certaines et lon
décèle chez eux tout à la fois la rigueur dans la lidia de
Domingo Ortega et lesthétique de Pepe Luis Vázquez. Mais cest
pourtant grâce à la synthèse réalisée par Dominguín
quils vont à eux cinq constituer ce que lon peut appeler le
tronc classique du toreo contemporain.
Antonio Bienvenida
Antonio
Bienvenida (alternative en 1942), Rafaël Ortega (1949), Manolo
Vázquez (1951) mais surtout Antonio Ordoñez (1951) et
Antonio Chenel Antoñete (1953) ont, malgré leurs différences,
un point commun : leur conception de la distance quil convient de donner
au toro entre chaque passe et leur temple. Pour tous les cinq, le concept de distance
est fondamental : il sagit de faire de sorte que le toro se retrouve à
la fin de la passe dans la situation idéale pour quil puisse répéter
sa charge. Cela revient en fait à lui donner tous les avantages pour quil
exprime au maximum sa force et sa bravoure... pour mieux le dominer en les retournant
contre lui. Cest la base du toreo classique. Et cest ce qui le différencie
du toreo encimista où le torero se rapproche du toro, raccourcit la distance
au moment du cite, dans le but de créer une émotion, tremendisme,
de forcer le toro qui ne le veut pas à embister (cest alors un recours
normal) ou de pouvoir sexprimer avec un toro difficile en lui laissant en
permanence la muleta devant la tête, en lui cachant la tête, de telle
sorte que, nayant pas dautre option, il ne puisse pas ne pas tenter
de lattraper. Le toro des années cinquante est idéal pour
réaliser ce toreo : plus souvent âge de trois ans que de quatre et
doté dun poids équilibré, il possède une mobilité
remarquable qui permet à sa bravoure de sexprimer et à toute
une génération de toreros de réaliser un toreo dune
perfection rarement atteinte. Il sagit, bien sûr, dune synthèse
de ce qui a précédé. De Manolete, dont la distance
est fondamentalement différente, on a intégré certains cites
de profil, muleta en retrait et usage du pico lorsquil apparaît opportun.
Mais ce toreo se veut classique : descendant en ligne directe de celui de Belmonte dont on adopte, en règle générale, les cites à mi-distance,
le corps étant de trois-quarts face par rapport au toro, croisé
un peu au-delà du pitón intérieur, la muleta mi-avancée
et présentée à plat ou légèrement inclinée.
Au temple dont ils font preuve, ces toreros donnent une dimension nouvelle qui
confère à lensemble une impression de majesté et de
naturel qui fait de leur toreo un art parvenu à maturité. Sa beauté
est évidente. On est ici au-delà de toute règle, seule compte
désormais lharmonie qui découle des séries de passes
ainsi données. Cest le toreo dont a sans doute rêvé Belmonte et qui na été réalisable, à partir de lui, que
grâce aux découvertes techniques des toreros qui lui succédèrent,
dont certains, paradoxalement dans le cas de Manolete, sont considérés
comme des déviationnistes.
Antonio
Mejías Bienvenida,
fils du célèbre Papa Negro (titre qui lui fut donné
par la critique en référence au titre de pape noir que lon
attribuait au chef des jésuites que l'on disait détenteur du véritable
pouvoir à Rome) et frère de Manolo Bienvenida est un toreo
de dynastie. Son toreo, basé sur une connaissance parfaite du toro et de
la lidia est empreint de classe et de profondeur. Mais les blessures vont freiner
son ascension. Et si don Antonio ne sera jamais celui autour de qui tournera
léconiomie du toreo, il en sera longtemps la conscience, grâce
à quelques faenas cimes atteignant à la perfection, égrenées
dans la grisaille du quotidien. Ironie du destin : il devait se faire tuer par
une vachette de deux ans, becerra, alors que retiré des ruedos il participait
à un tentadero dans les environs de Madrid.
Rafaël Ortega
Rafaël
Ortega jouit dans lhistoire dune place à part. Prenant
tardivement lalternative (1949) à vingt-huit ans, il dut attendre
la dernière étape de sa carrière (1967-1968) pour que lafición
reconnaisse enfin en lui un des plus purs interprètes du toreo classique,
alors quil était considéré depuis longtemps par ses
pairs comme lun des meilleurs dentre-eux. Une reconnaissance qui lui
vaudra dêtre sollicité lors de la création de lécole
taurine de Madrid, au sein de laquelle il enseignera sa conception classique et
pure du toreo à de nombreux jeunes aspirants toreros, dont un certain José Miguel Arroyo, connu plus tard comme... Joselito.
Manolo
Vázquez, frère du grand Pepe Luis, connut des débuts
dorés. Aidé par la renommée de son aîné, il
imposa son toreo à la fois classique et allègre. Ses cites de loin
et de face marquèrent une époque. Profondément sévillan
de nature, cest la spontanéité, le pellizco de son toreo qui
lui permit de tenter et de réussir un retour pourtant pas évident
au début des années quatre-vingt, au cours duquel, bien que limité
physiquement, il remporta des triomphes importants dans les principales arènes.
ANTONIO
ORDOÑEZ
Antonio Ordoñez
Antonio
Ordoñez, de Ronda, sera la grande figura de son époque et demeure,
pour beaucoup daficionados, lun des meilleurs toreros de tous les
temps. Fils du Niño de la Palma, il entre très tôt
dans le monde des toros. Son élégance naturelle et son courage le
font vite reconnaître comme un grand espoir. Sa competencia avec Manolo
Vázquez avec qui il forme une pareja à la mode, enflamme lAndalousie
malgré les succés remportés auprès des masses par
le tandem à la mode Litri Aparicio. Ayant pris son alternative en 1951,
ce nest quen 1957 quil simpose définitivement.
Entre temps, la présence à ses côtés de son beau-frère
Luis Miguel Dominguín avec qui il se produit souvent aura joué un
rôle déterminent dans son évolution technique. Parvenu à
maturité, il peut dès lors laisser libre cours à son inspiration
artistique. En activité jusquen 1969 il sera pour toute une époque
la référence et influencera tous les toreros dont la plupart, aujourd'hui
encore, font référence à lui lorsqu'il s'agit de définir
l'art du toreo dans sa conception la plus aboutie.
Julio Aparicio
"Litri"
"Antoñete"
Vers
quels sommets lart du toreo aurait-il été entraîné si Antonio Chenel Antoñete avait pu maintenir la competencia avec
Ordoñez ? Elevé dans les dépendances des arènes
de Madrid, Antoñete y recueille très jeune lenseignement
des maestros qui vienent sy entraîner de salón. Novillero,
il est déjà figura del toreo. Sa classe, sa profondeur, son temple
portent la marque des élus. Il est le seul à pouvoir rivaliser avec Ordoñez. Mais les blessures se succèdent : les pires, des fractures
qui le laissent des mois sans toréer et lui font perdre le fil du succès.
Sa carrière toute entière oscille de la gloire à loubli.
Jusquà son retour hasardeux (il a alors cinquante ans) ... et triomphal
des années quatre-vingt qui lui offre enfin toute la place que son toreo
méritait. ... suite...