Le torero doit-il se placer de face, de profil ou de trois-quart par rapport au toro ? Plus qu’une question d’éthique ou d’esthétique, c’est une nécessité pratique facilement compréhensible qui va conditionner la position du corps du torero par rapport au toro. Le but du torero étant, tout en pesant sur elle, de pouvoir accompagner le plus longtemps possible la charge du toro par la seule rotation de son corps, sa position initiale et ses appuis sont déterminants.
- de face par rapport au toro, le torero donne à son geste beaucoup de sincérité mais il ne peut accompagner la trajectoire qu’il donne au toro que sur une distance réduite : il doit donc espérer que celui-ci sortira seul de la passe. Pour s’en assurer il citera le toro d’assez loin et devra reprendre cette même distance entre chaque passe. Ce faisant, il prend le risque de voir le toro ne pas répéter sa charge et d’être contraint à devoir le toréer passe par passe, ce qui peut être esthétique mais se fera au détriement de l’émotion née de la continuité.
- en se plaçant de trois-quart face le torero améliore ses appuis : il peut, en pivotant le buste, accompagner la charge du toro sur une distance suffisamment grande pour lui permettre un bon enchaînement des muletazos dans une conception classique du toreo.
- en se plaçant de profil ainsi que le montra Manolete, il accompagne le toro plus longtemps et peut en outre se croiser davantage et au plus près, seule façon de toréer certains toros particulièrement alourdis.
- c’est en plaçant sa jambe de sortie en retrait, se situant, on pourrait dire, de trois-quart dos par rapport au toro, ainsi que le montra Luis Miguel Dominguín, que le torero obtient les résultats les plus spectaculaires puisque de cette manière il peut conduire son adversaire sur un tour complet.
Si les positions de face et de profil peuvent se concevoir à pieds joints, le torero adopte plutôt pour les autres une position jambes écartées, ou comme on dit, compas ouvert. Profitons de l’occasion pour tordre le cou à un autre lieu commun : Le toreo à pieds joints est-il plus méritoire ? Non, mais il est moins pratique : pieds joints, le torero ne bénéficie pas d’appuis aussi solides au moment de se replacer que si ses jambes sont légèrement écartées. En outre, la position jambes ouvertes lui permet beaucoup mieux, en transférant le poids du corps de la jambe d’entrée vers la jambe de sortie, d’accompagner la charge du toro en pesant sur elle.
Si la conception classique du toreo exigeait à l’origine que le torero se présente de face au toro, l’évolution du toreo a fait de la position légèrement trois-quart face le critère de l’orthodoxie. Ce qui n’empêche pas les toreros les plus classiques d’adopter aussi parfois la position où la jambe de sortie demeure en retrait, lorsqu’elle s’avère être la plus appropriée à la continuité de leur toreo, pour donner, par exemple, un redondo complet lors de la deuxième ou troisème passe d’une série. A l’heure actuelle, il semble que l’on ait atteint des limites difficilement surpassables et que l’on ait exploré toutes les trajectoires possibles. En alternant les trajectoires circulaires en toreo naturel ou contraire, les toreros modernes ont inventé une nouvelle tauromachie dont le côté spectaculaire et l’attrait qu’elle exerce sur le public sont indéniables. Et si l’on peut contester l’orthodoxie des passes ainsi données, il n’est pas inutile de préciser que la notion de danger demeure la même dans tous les cas : de face, de profil ou de dos, le torero reste à la merci du toro dès lors que l’attention de celui-ci n’est plus fixée sur le leurre. ...suite ...