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Comprendre la Corrida

TECHNIQUE DU TOREO

LES PARAMETRES VARIABLES



COMMENT TENIR LES LEURRES ?

Savoir saisir les leurres, coger los trastos, pour pouvoir les manier avec le plus de naturel possible est de première importance. Pour toréer bien, point n’est besoin de compliquer les choses : il suffit de tenir les leurres du bout des doigts, entre le pouce et l’index à la manière d’un escrimeur, et de toujours offrir au toro la paume de la main, comme si celle-ci tenait une assiette de porceleine. La paume de la main, parce qu’elle épouse le leurre et en est le prolongement, est la partie du corps qui torée réellement, les mouvements du bras puis du corps tout entiers étant conditionnés par elle. Quand ils miment une passe, les toreros le font toujours paume ouverte. Le toreo doit être rondeur, fluidité et douceur, jamais force ni rage.

Une main crispée sur une cape ou une muleta, signe bien souvent de défiance ou d’appréhension, entraîne une rigidité qui se propage des doigts vers le poignet, remonte au coude, bloque l’épaule et contracte le buste, affectant même la main qui ne torée pas. Or, s’il est un signe infaillible permettant de mesurer le degré de décontraction du torero et donc de savoir s’il est réellement courageux, c’est bien l’état de relâchement de la main qui ne torée pas : regardez ses doigts. Raidis en feignant une décontraction affectée ou accrochés à la manche du costume comme à une bouée de sauvetage, ils sont le syndrome infaillible du torero qui cherche à étrangler sa peur. Le toreo étant basé sur une recherche perpétuelle d’angles arrondis en vue de laquelle le torero doit pouvoir moduler naturellement toutes les articulations de son corps, cette rigidité s’avère nocive pour la qualité du toreo pratiqué. Imaginons la main d’un peintre : si elle se crispe sur le pinceau, si elle le saisit avec force comme le ferait le menuisier de son marteau, comment le peintre pourra-t-il exprimer à travers ses gestes toutes les nuances complexes de la création délicate qu’il porte en lui ? En revanche, si elle tient le pinceau du bout des doigts, avec la yema de los dedos, elle permettra à celui-ci d’épouser tous les contours de son désir et de glisser sur la toile comme si nul corps ne le soutenait. Pour dessiner le toreo, le torero doit saisir ses trastos avec délicatesse... et comme disait Juan Belmonte, oublier qu’il a un corps !

La seule prise qui permette de bien toréer de cape est celle qui n’oblige pas le corps à se contracter et permet aux leurres d’épouser en permanence les courbes des trajectoires du toro. Rafaël de Paula. La façon de prendre la cape est primordiale, tout autant que la façon de la présenter et de la manier. La clé du toreo est là. Il faut toréer comme l’on berce un enfant. S’il existe de nombreuses façons de prendre la cape, il existe aussi de nombreuses tailles de capes, plus moins grandes, plus ou moins larges. Certains toreros affectionnent les capes immenses qu’ils prennent à pleine main, ce qui renforce leur sentiment de dominer la prise... En outre le toro moderne imposant au torero un effort physique plus soutenu qu’auparavant, celui-ci est souvent tenté d’assurer son emprise sur le leurre afin d’en contrôler mieux tous les déplacements. Ainsi rigidifiée, la cape ressemble à un panneau de bois seulement capable de se mouvoir de manière monolythique. Si cette technique peut convenir aux banderilleros chargés de la lidia dont le travail consiste à reculer en laissant venir à eux le toro pour le laisser développer sa charge, elle est contre indiquée pour le matador qui doit toréer en avançant pour peser sur la charge du toro. Devant jouer des bras pour respecter les trois temps de la passe, celui-ci doit être en mesure, par une légère impulsion des doigts, de corriger le déplacement de son leurre. Ce qui n’est concevable que si celui-ci possède la souplesse requise. Certains toreros ouvrent largement une cape immense, donnant au toro beaucoup de toile ce qui a pour effet de le faire passer très loin. Les plus purs, choisissent donc toujours des capes de petite taille, tenues du bout des doigts. Rafaël Ortega. Moi j’ai toujours toréé avec une cape plutôt petite, parce que lorsque tu torées de prés et en baissant les mains, si la cape est trop longue, le toro marche dessus et te l’enlève. En outre, et malheureusement, la texture rigide dans laquelle sont fabriqués les trastos contemporain prive ceux-ci de la souplesse indispensable lorsque le torero entend toréer de façon pure, en laissant le leurre se mouvoir de façon naturelle. Curro Romero. Autrefois on trouvait encore des capes en soie, légères, qui volaient au vent. On pouvait les tenir avec deux doigts. Maintenant on les fabrique dans de la toile de bâche ! Les tailleurs appellent çà demi-soie... mais c’est de la bâche. Rigides, lourdes, elles dénaturent le toreo si l’on n’y prend pas garde !

De la façon dont le torero prend sa muleta dépend en partie ce qu’il en fera. On entend souvent dire de tel ou tel torero qu’il torée mieux de la main gauche... Et pour cause ! En fait, tous les toreros toréent en général de façon plus naturelle à gauche. Pourquoi ? Tout simplement parce que, l’épée ne quittant jamais la main droite, lorsqu’ils toréent de la main gauche ils n’ont à saisir que le palillo qui tend la muleta. La prise est donc simplifiée : deux doigts suffisent et le toreo peut alors naître de façon naturelle. A droite, en revanche, la prise se complique car le torero doit tenir en même temps le palillo de la muleta et l’épée. Entrent alors en ligne de compte, la façon plus ou moins rigide dont il se saisit de l’ensemble, la manière dont il dispose ses doigts en amont ou en aval de la poignée de l’épée et l’angle qu’il entend donner à la muleta, le pico étant plus ou moins avancé et plus ou moins relevé. Un détail ne trompe pas : lorsque la pointe de l’épée qui soutend la muleta indique le sol, le torero présente au toro une muleta de taille réduite dont la position va favoriser le toreo par le bas et vers l’intérieur. Lorsque la pointe de l’épée indique le ciel, l’épée étant alors elle-même à l’horizontale, le torero double la surface de la muleta qu’il présente au toro et s’apprête selons toute vraisemblance à toréer celui-ci avec la partie extérieure, le pico : la trajectoire qui en résultera sera vraisemblablement rectiligne. Dans le toreo moderne, mais aussi parfois néo-classique lorsqu’il est mal réalisé, l’excés de rigidité de la muleta produit parfois de brusques modifications dans la manière dont le torero présente celle-ci au regard du toro, ce qui a pour effet de couper ou raccourcir sa charge. Rafaël Ortega. Le défaut de nombreux toreros avec la main droite consiste à couper la charge du toro avec la partie arrière de la muleta, la plus proche du corps. Ayant entendu dire que le toreo est affaire de poignet, ils conduisent ainsi le toro, parfois même ils le font bien, mais dès que celui-ci arrive à hauteur de leur jambe, ils anticipent en donnant un coup de poignet qui a pour effet d’enlever la muleta de devant son regard et de le laisser là au lieu de le conduire jusqu’au terme du remate naturel de la passe. En fait, ils toquent sans le vouloir le toro avec la partie arrière de la muleta. Et celui-ci, au lieu de poursuivre son embestida vers l’avant, reste là. Pour gérer cette trajectoire prématurément interrompue, le torero dispose bien sûr de nouvelles armes : se collant au toro (vers l’ouest), se mettant dans son cou tout en lui laissant la muleta collée au muffle, il prolonge artificiellement le mouvement. La passe interrompue au niveau du que tal está usted, occulte le adonde va usted, et reprend pour se terminer par un hasta luegooooooooooo superficiel. Le rythme a été rompu, mais le spectacle continue !

A la lecture de ces quelques exemples, on comprendra que bien toréer de muleta à droite est paradoxalement plus compliqué dans la mesure où pour y parvenir le torero doit sciemment se priver des avantages que lui offre naturellement la muleta amplifiée par l’épée. Ayant bien analysé le phénomène, Joselito avoue avoir donné ses meilleures passes de la main droite... en jetant tout simplement l’épée ; ce qui lui permet de retrouver la prise naturelle habituellement réservée à la seule main gauche. ...suite ...