A l’origine, la finalité de la corrida résidant dans la mise à mort du toro qui devait intervenir le plus rapidement possible, le travail de préparation, la faena, se réduisait au strict minimum, le but du torero étant de se défendre des attaques du toro et de lui porter l’estocade au premier arrêt. Tenant l’épée dans la main droite, celui-ci faisait donc face au toro, le déviait largement de sa trajectoire en chargeant la suerte exagérément afin de l’écarter de lui au maximum. Cette passe, donnée de la main gauche, est la première d’un répertoire qui devait s’enrichir : en raison de la simplicité de sa conception on lui donna le nom de passe naturelle. Il ne s’agissait alors aucunement d’enchaîner, LIGAR, plusieurs passes ; toutefois, si au lieu de s’arrêter ou de s’éloigner comme c’était le plus souvent le cas, le toro rechargeait le torero, celui-ci, sans prendre le temps de se retourner pour lui faire face à nouveau ou de s’en éloigner, se dégageait de cette attaque imprévue en le rejetant de nouveau vers l’extérieur, mais cette fois de l’arrière vers l’avant, le toro terminant sa trajectoire en défilant devant la poitrine, pecho, du torero. La passe de pecho liée à la passe naturelle constitue l’essentiel de la première faena.
Fig.1 Toreo contraire
La trajectoire ainsi donnée au toro qui embiste alternativement avec sa corne gauche puis avec sa corne droite donne naissance au toreo contraire(fig.1), en opposition avec le toreo naturel (fig.2), qui viendra avec Belmonte, quand les toreros se risqueront, exploit inimaginable au début, à donner plusieurs passes naturelles sur la même corne gauche, commandant ainsi au toro une trajectoire circulaire autour de lui.
Dans la tauromachie moderne, lier les passes est devenu indispensable même si y parvenir devant tous les toros de la façon la plus pure est difficilement réalisable. Pour les toreros attachés à une certaine orthodoxie, il ne faut pas, dans le but de lier les passes à tout prix, tomber dans le toreo trop allégé qui permet de toréer tous les toros et répond aux exigences du spectacle moderne... au prix d’un renoncement à une certaine éthique. Une chose est lier un muletazo complet à un autre muletazo complet et que tous deux incluent le cite, la réunion et le remate conformément aux canons belmontiens de parar, templar et mandar ; et une autre chose, très différente, entraîner le toro dans une ronde qui consiste à enchaîner entre elles des demi passes inachevées, en laissant la muleta toujours devant pour cacher la tête du toro et en perdant toujours un pas avant que le muletazo ne soit terminé. Il peut y avoir là une cadence apparente. Mais cela revient à toréer para fuera. Evidemment, dans ce deuxième cas, le toro dure plus parce qu’il n’est pas diminué par les efforts que lui impose le toreo authentique : torero immobile au moment du cite, conduite templée et remate commandé vers l’intérieur. Lier quatre ou cinq muletazos de ce calibre s’avère épuisant pour le toro quelle que soit sa force dans la mesure où dans chacun d’eux il livre à fond toute sa bravoure. A l’inverse, la ronde convient bien au toro doux et sans race car elle l’oblige moins et ne lui impose pas de se grandir dans le combat.
Bien sûr, la conception classique ou néo-classique du toreo est la plus pure : donner des passes ne veut pas nécessairement dire toréer. Pour reprendre notre exemple sémantique, il est plus poli, mais aussi plus difficile, de dire au toro : buenas días, que tal está usted y adonde va usted, hasta luego... buenas días, que tal está usted y adonde va usted, hasta luego... buenas días, que tal está usted y adonde va usted, hasta luego... que de lui balancer de façon cavalière : adonde va usted ? hasta luegoooooooooo, luegoooooo, ...goooooooooo. Mais il faut bien se rendre à l’évidence : ce toreo moderne allégé en forme de ronde ou de vis sans fin et que nous matérialisons caricaturalement par ce langage tronqué, permet de toréer plus de toros plus longtemps grâce au moindre effort qu’il leur impose. Comment s’étonner alors que mis au point par Espartaco à partir de l’apport de Dámaso Gonzalez et revêtu d’une apparence plus policée par Ponce, il tienne le haut du pavé depuis quinze ans, partout sauf à Madrid, dernier bastion de l’orthodoxie classique ? Et comment s’étonner que les critiques taurins les plus avisés aient inventé pour les toreros qui l’adoptent le qualificatif peu glorieux de pega-pases, donneurs de passes, n’ayant certainement pas osé les traiter de... mal élevés ! ...suite ...