Le rythme et le temple naissent-ils de la domination, ou est-ce la domination qui naît du temple et du rythme ? L’interdépendance de ces concepts entre eux est évidente. Pour parvenir à templar, et donc à donner du rythme, le torero doit certes commander, MANDAR, le moindre des déplacements du toro afin d’essayer de le priver progressivement de toute initiative propre. Mais pour commander au toro, le torero doit réussir à imprimer à son leurre le rythme juste... S’il y parvient, on considère que le torero domine le toro, ou qu’il peut avec lui, ce qui se traduit par sa capacité à exercer son emprise sur le toro en l’obligeant à suivre le leurre tête baissé sur toute la longueur de sa charge. Le degré de domination qu’exerce le torero sur le toro dépend donc de la durée plus ou moins longue pendant laquelle il oblige celui-ci à suivre le leurre tête baissée, contrariant son réflexe naturel en retardant le moment où il relèvera la tête. Plus le torero prend la tête du toro loin devant et plus il l’emmène loin derrière, plus le muletazo est pur, long, dominateur et profond. On comprendra donc aisément que toréé ainsi un toro ne supporte pas de faena très longue. De façon imagée, on a coutume de dire que tout au long du muletazo le torero a le temps de dire au toro : buenas días, bien le bonjour, lorsqu’il avance le leurre à sa rencontre au moment du cite comme le fait quelqu’un de bien éduqué en avançant sa main pour serrer celle de la personne qu’il rencontre, que tal está usted y adonde va usted, comment allez vous et où allez-vous, tandis qu’il conduit le toro de l’avant vers l’arrière pendant la réunion, hasta luego, au revoir, lorsque la passe terminée il lui donne la sortie durant le remate en glissant le leurre sous la corne. Une exception confirme la règle : dans la conception sévillanne du toreo classique, la conversation se résume parfois à une simple interjection : Ola ! salut ! en forme de recorte, improvisation spontanée pleine de pellizco et de gracia.
Préalable indispensable : fixer l’attention du toro sur le leurre en captant son regard , ce que l’on nomme aussi prendre la tête, et anticiper en permanence sur les déplacements de celui-ci. Si le toro surprend le torero par un départ inopiné ou si le torero déplace son leurre avec un temps de retard, il ne parviendra plus à épouser son rythme. Soit il rejettera brusquement le toro vers l’extérieur, soit le toro rattrapera le leurre et le lui ôtera des mains, apprenant ainsi à raccourcir ses embestidas. Dés avant que le toro ne s’élance, s’aidant de brefs et imperceptibles mouvements du poignet imprimant au leurre de légers frémissements plus ou moins saccadés, les toques, le torero va donc fixer son attention pour pouvoir provoquer le départ de son embestida au moment où il le souhaite et lui indiquer la direction qu’il compte lui faire prendre et suivre. La science des toques est fondamentale : il ne suffit pas d’agiter le leurre pour que le toro le prenne. Encore faut-il toquer à bon escient : au bon moment et au bon endroit, ne pas surprendre le toro par un mouvement trop brusque ou trop violent, ni laisser percer à travers un toque imprécis trop d’indécision. Quand l’espace qui les sépare entre le cite et la réunion est suffisamment important pour laisser la possibilité au toro d’infléchir sa trajectoire vers l’intérieur et de se coucher, vencerse, vers lui, le torero double son toque : le premier, donné vers l’intérieur de la passe, sert à centrer le toro sur lui et le deuxième, donné vers l’extérieur, à dévier son regard, et donc sa charge qu’il infléchit, pesant sur elle par le seul pouvoir qu’exerce le déplacement de son leurre. Dans la pratique, le toro s’alourdissant à mesure que la faena avance, les toques doivent se faire de plus en plus précis, de plus en plus autoritaires, captant son toro sans jamais le laisser vagabonder.
Fig.1 Toreo classique
Pour commander la charge du toro dès son début, le torero doit donc lui présenter toujours le leurre en avant pour, enganchar adelante, littéralement accrocher la tête devant, afin de prendre l’initiative. Rafaël Ortega. Il faut citer le toro en avançant le leurre vers lui. L’appeler avec le leurre mort, ce n’est pas citer. Et l’appeler en tapant du pied, cela équivaut à lui voler une passe ! C’est la muleta qui doit citer, en s’avançant au devant du toro ! C’est la conception classique dans son acceptation la plus pure (fig.1). La limite de cette conception classique du toreo est double : il faut du courage pour le réaliser en raison du degré d’exposition qu’il implique et il faut un toro qui s’y prête, brave et puissant.
A l’époque contemporaine, partant du principe que le toro est moins brave et moins puissant, le doute existe toujours de savoir si celui-ci ira au bout de sa charge ou s’arrêtera en route. Faut-il faire abstraction de ce risque d’interruption de la charge ou doit-on trouver des solutions nouvelles pour le prévenir ? C’est tout le débat du toreo contemporain : pour les classiques, rien ne justifie que l’on déroge à la règle : toréer, c’est dominer par le bas en conduisant le toro d’avant en arrière ; si le toro ne supporte pas l’effort qu’on lui impose, tant pis pour lui. Pour les modernes, au contraire, il faut avant tout produire un spectacle en donnant des passes à tout prix. Et pour y parvenir il faut alléger l’effort que l’on demande au toro de faire en lui épargnant au besoin le début et la fin du muletazo : le début, en enganchant à hauteur de son corps et non devant, la fin en terminant sa passe par le haut et en ligne droite au lieu de para dentro et en bas. Le muletazo étant moins appuyé, moins long, moins pur, moins profond, il exige du toro moins d’efforts et du torero moins d’engagement.
Fig.2 Toreo neo classique
Pour juger de la pureté des intentions du torero, il faut mesurer le degré l’allègement qu’il s’autorise. L’idéal est de présenter la muleta avancée au moment du cite. Cependant, quand on a vérifié que la charge du toro est courte, il devient impératif de citer avec la muleta légèrement en retrait pour être sûr que le toro ira au bout de la passe. Sinon, le toro pourrait, en s’arrêtant au milieu de la passe, attraper le torero. Dans le toreo néo-classique ainsi défini, la muleta modérément avancée produit un toreo modérément allégé : réduisant le buenas días à sa plus simple expression pour conserver le maximum de trajectoire utile vers l’arrière, le muletazo commence par que tal está usted ?(fig.2)
Fig.3 Toreo moderne
Poussé à l’extrême, ce recours que s’autorisent les toreros néo-classiques lorsqu’ils ont constaté qu’il est la seule solution possible, débouche sur le toreo moderne résolument allégé ( fig.3)quand le torero opte pour enganchar systématiquement le toro avec la muleta tenue en retrait, éludant les salutations d’usage, buenos días ainsi que le début de la conversation et ne commençant le dialogue avec le toro qu’à partir du adonde va usted.... qui peut être suivi d’un hasta luegoooooo interminable, tout au long duquel, en cachant la tête du toro à l’aide de sa muleta, il prolonge artificiellement le remate, pour faire oublier que cite et réunion ont été escamotés. Lorsqu’il avance la muleta, le torero doit faire passer tout le toro tandis que s’il la laisses à hauteur de son corps ou même un peu en arrière, il devine mieux si le toro la prend ou vient sur lui. Or, ce qui est difficile dans le toreo, c’est d’aller au devant du toro en lui présentant un leurre avancé et de le conduire lentement jusqu’à soi, puis en arrière. Pas de tourner en rond avec lui après s’être réfugié contre son côté. Donner des passes n’est pas toréer. Pourtant, même si les muletazos qui résultent de cette pratique allégée du toreo sont amputés des deux tiers de leur parcours normal perdant ainsi toute réelle profondeur, ils peuvent revêtir une apparence esthétique pour peu que le torero s’applique, entre chacun d’entre eux, à vite capter le regard du toro pour compenser l’absence de domination réelle par une activité de tous les instants basée sur sa science des déplacement et sa virtuosité au moment des toques. La tentation est grande, une fois le toro ainsi placé sur orbite, d’alléger encore le toreo en se décroisant pour laisser passer le toro sans peser sur sa charge, ce qui permet de donner encore plus de passes. L’impression d’ensemble que retire le spectateur de cette noria de demi-passes peut être plaisante. Et le succés - fondé sur sa vision subjective d’une séquence objectivement médiocre - qu’il réserve aux toreros adeptes de cette version “light”, accentue la dérive du toreo moderne qui est au toreo classique ce que la restauration rapide est à la grande cuisine !
Indépendamment du manque de profondeur qui en résulte, ne pas proposer au toro la muleta en avant interdit au torero de comprendre parfaitement sa charge et d’en tirer tout le parti possible. Car enganchar adelante, prendre la tête du toro avec la muleta en avant, est la seule manière de pouvoir bien lire ses embestidas. En prenant ce risque, le torero saura de façon infaillible (et le spectateur aussi) si le toro va ou ne va pas, s’il développe sa charge vers l’avant, rompe para adelante, s’il s’arrête, se para, s’il reste court dans les pieds du torero se queda corto, s’il se rabat rapidement vers lui, se vence, ou si s’apercevant de son erreur une fois qu’il a dépassé son corps, il “ratisse” de sa corne, rebaña, dans l’espoir de faucher a posteriori celui qui l’a trompé. De la lecture qu’il aura faite de l’embestida de son adversaire, le torero déduira la tactique à employer pour le toréer en exploitant au maximum ses qualités ou, si c’est le cas, en gérant au mieux ses difficultés pour demeurer le plus dignement possible face à lui le temps de la faena. Car une chose est claire : si le toro n’embiste pas, le torero aura beau entreprendre tout ce qu’il veut, ces efforts seront vains. Même les toreros capables ne rendent pas meilleurs les mauvais toros : ils révèlent aux yeux de tous les qualités de celui qui est bon et ils tirent tout le parti possible de celui qui ne l’est pas. Le toro propose et le torero dispose. C’est le toro qui accepte ou pas de se laisser donner les passes! Qu’il soit petit ou grand n’y change finalement pas grand chose: ou il collabore ou il ne collabore pas. Et quand on lui mets la muleta sous le nez, s’il dit -PAS QUESTION-, et bien ni Belmonte, ni Lagartijo, ni el Guerra, ni personne... ne le fera changer d’avis!
Avancer la muleta et proposer au toro de la prendre loin devant offre donc au torero un savoir irremplaçable pour qui veut bien toréer. La première passe d’une série conditionne toutes celles qui vont suivre. Et la première série conditionne à son tour le reste de la faena. Le toro apprenant vite, il faut, dès le départ, lui faire les choses bien pour avoir une chance de construire la faena. Un conseil que le maestro Antoñete a toujours prodigué aux toreros qui eurent la chance de pouvoir s’entraîner avec lui.
Car, différence fondamentale avec le toreo du début du siècle qui était à base de passes isolées entre elles, laissant au torero le temps de prendre ses repères et de s’aider des querencias du toro qu’il avait pu déceler dans l’arène (science empirique qui inspirera la fameuse théorie des terrains), le toreo contemporain est basé sur la ligazón, le lié des passes entre elles. Pour garder le commandement, mandar, tout au long d’une série de quatre ou cinq passes enchaînées ou liées entre elles, le torero ne peut plus temporiser ni compter comme auparavant sur les repères extérieurs qu’étaient les terrains. Dans l’enchevêtrement des trajectoires qui se succèdent sans temps d’arrêt, seul compte à ce moment là, clés de toutes les grandes faenas, le génie, l’intuition du torero à anticiper sur les charges du toro pour toujours se placer le mieux possible à l’issue d’un muletazo en fonction de la trajectoire que va emprunter le toro lors du suivant. Quand il donne une passe, le torero est déjà et nécessairement entièrement investi dans la suivante, condition indispensable pour enchaîner, ligar, plusieurs passes entre elles, sans temps morts ni ruptures dans la charge du toro ou dans le rythme. Un exercice qui demande, en plus du temple et du mando un placement, colocación, toujours parfait et le courage de laisser le leurre devant, loin sous le mufle du toro pour que celui n’ait aucun doute sur la direction à prendre. Pour qui veut comprendre la corrida, un seul repère : observez l’oeil du toro fixé sur le leurre et le rythme qui unit l’un à l’autre ! ...suite ...