Pourquoi et comment parar, cargar la suerte, templar, mandar, ligar... ?
PARAR ET CARGAR LA SUERTE
Fig.1
On sait donc depuis Sánchez Lozano qu'il suffit d'interposer un objet entre le toro et sa proie pour que celui-ci délaisse la proie pour suivre l'objet et que, poussé au combat, le toro développe son intelligence de la lutte suivant deux axes.
D'une part, il choisit toujours la cible en mouvement la plus proche de lui (fig 1); le leurre doit-il être rouge ? Evidemment non ! Seul le mouvement importe. Ce choix fait, sa bravoure le pousse à ne pas s'en détacher avant de l'avoir vaincu.
Fig.2
D'autre part, il anticipe sur les déplacements de sa cible pour pouvoir l'intercepter dans son mouvement et l'attraper. (fig2)
Il suffit donc pour le torero de tirer parti de ces deux constantes : Immobile, il présente le leurre comme cible intermédiaire entre lui et le toro, fixant son attention sur celui-ci préalablement au cite. C'est l'exploitation du premier automatisme et on la résume sous le vocable espagnol PARAR, être immobile, quedarse quieto.
Ensuite, captant toujours le regard du toro, dés que celui-ci s'élance après qu’il l’ait cité, il déplace le leurre dans la direction qu’il veut donner à l’animal afin que le toro, attentif à suivre le leurre dans ses déplacements, contourne son corps immobile. C'est l'exploitation du second automatisme. En Espagne, où l'on nomme suerte toute passe donnée au toro ou toute action réalisée face à lui, le fait d'accentuer le déplacement de celui-ci est connu comme CARGAR LA SUERTE, charger, au sens d’exagérer, de peser sur l'action.
Où le torero doit-il se placer pour peser sur la charge du toro?
Fig.3
En 1796 quand Pepe Hillo publie le premier Traité de tauromachie de l’histoire, il précise que les suertes doivent se faire dans la rectitude du toro, sans se mettre en travers (se croiser) en aucune manière. Cela suppose qu’au moment du cite, quand le torero provoque la charge du toro, il se place, se coloca, en se profilant légèrement en retrait de la corne la plus proche de lui, restant en dehors de l’axe de celui-ci, fuera de cacho, littéralement hors-jeu. Selon la formule consacrée, il se place en bordure de la voie ferrée afin que le train ne le renverse pas et au moment où celui-ci arrive, il se borne à l’accompagner sur une trajectoire rectiligne.(fig.3)
Fig.4
Quarante ans plus tard, en 1836, Paquiro précise que la rectitude du toro doit s’entendre comme la perpendiculaire à l’axe du toro et que le torero doit se placer entre les cornes au moment du cite. Par rapport à la pratique décrite par Pepe Hillo, il se croise davantage. Il se place entre les rails et doit absolument faire dérailler le train s’il veut s’en sortir indemne. La passe qui en résulte est pleine d’émotion car le torero doit réellement, en chargeant la suerte, dévier la trajectoire du toro sur laquelle il se trouve. Il découvre alors que pour dominer le toro il est indispensable de commencer la passe dans le terrain que, une seconde plus tard, occuperait la tête de celui-ci si on ne lui avait pas chargé la suerte avec la muleta pour le dévier de sa trajectoire normale. C’est le fondement de l’art de toréer tel qu’on le connaît aujourd’hui.(fig4)
Sur le fait de conserver l’immobilité, quedarse quieto, tout le monde est d’accord, de même que sur le principe de charger la suerte. Charger la suerte est un terme technique, pas une norme esthétique qui signifie basculer ou charger tout le poids du corps sur la jambe de sortie de la passe, ce qui aide dans tous les cas à prolonger et approfondir la passe. Dans le cas d’une naturelle, le poids du corps doit reposer sur la jambe gauche, qu’elle soit avancée ou pas ; dans cette position, le risque est évidemment supérieur dans la mesure où, en appui vers l’avant, vers le toro, le corps aura plus de difficulté à s’en éloigner. Cela veut dire allonger, prolonger, approfondir la passe.
En revanche, en ce qui concerne la mise en pratique du charger la suerte, les avis divergent : est-il indispensable d'avancer la jambe pour cargar la suerte ? Non! Un simple mouvement du leurre (cape ou muleta) fait au moment opportun peut y suffire ; l'économie de mouvement du torero est alors remarquable et entretient le suspense vis à vis du spectateur qui ne sait pas si le toro obéira ou pas à l'invitation qui lui est faite. Pourtant, le torero peut effectivement choisir d’amplifier son geste pour corriger un placement trop marginal et peser davantage sur le toro en avançant plus ou moins la jambe dans la direction choisie au moment où celui-ci s’élance. Dans le toreo pur, si l’on veut avancer la jambe, il faut le faire au moment où le toro est déjà en action dans les cas où le cite a été effectué au fil du piton. Ce qui a pour effet de peser sur la trajectoire alors même que le toro a commencé d’embister. En revanche, avancer la jambe avant le départ du toro équivaut à rejeter sa charge vers l’extérieur.
Or on sait que pour bien toréer, il faut éviter de trop déplacer le toro vers l’extérieur, au risque de ne pouvoir le retenir dans les plis du leurre et de ne pas pouvoir enchaîner la passe suivante. Car si essentiellement défensif le toreo ancien hérité de Pepe Hillo et de Paquiro se caractérisait par le rejet du toro vers l’extérieur, para fuera, la conception du toreo évoluant, avec Belmonte le torero a appris à retenir le toro près de lui et à lui donner des trajectoires para dentro, vers l’intérieur, qui mieux que les premières permettent l’enchaînement de plusieurs passes entre elles.
Curieusement on assimile pourtant souvent le fait d'avancer la jambe, qui en est une des manières, à l'action de charger la suerte, faisant de ce qui est un avantage que se donne le torero, le seul critère retenu ; ce qui équivaut à en perdre de vue la finalité qui est de déplacer le toro de sa trajectoire initiale lorsque le toro se trouve sur celle-ci et de peser sur elle jusqu’à son terme.
De la même manière, décharger la suerte ne signifit pas tenir la jambe de sortie en retrait en cours de passe, ce qui, même dans le toreo néo-classique peut se produire quand les passes sont liées entre elles et qu’il s’agit pour le torero d’accompagner le toro sur la trajectoire la plus longue possible. Décharger la suerte, comme l’explique José Mari Manzanares, c’est se placer en marge de la trajectoire du toro, fuera de cacho, et provoquer le toro sur sa corne contraire, même si on a ostensiblement avancé la jambe. Dans cette position, le but essentiel du charger la suerte qui est de peser sur la trajectoire du toro n’est évidemment pas rempli, ce qui ne veut pas dire que le torero ne trouvera pas avantage à utiliser cette technique dans certains cas bien précis.
Plus que l’attitude du torero, la position de son corps ou de ses jambes, c'est donc la trajectoire de la charge du toro et la façon qu’a le torero de peser sur elle du début jusqu’à son terme qu'il faut observer pour savoir si la suerte a ou pas été chargée. ...suite ...