editoactuarchivageagendacartelsencyclopedieliensabonnes

 

Comprendre la Corrida

TECHNIQUE DU TOREO

LES REGLES DE L'ART

REMATAR

Nous avons vu que bien terminer, rematar, la passe en se replaçant idéalement pour donner la suivante est fondamental pour donner son rythme à la faena et permettre au toro dont le torero gère le capital force et caste de s’installer à l’intérieur de celle-ci. Tout aussi fondamentale est la façon dont le torero termine, remata, sa série de passes : de même qu’en littérature toute phrase doit se terminer par un point, en tauromachie toute série de passe doit être paraphée d’un remate. Pourquoi, après le remate, le toro ne refonce-t-il pas sur le torero ? Tout simplement parce que le remate a pour particularité de laisser le toro à une distance supérieure à celle à laquelle le torero l’a habitué jusqu’alors, ce qui a pour effet de créer entre l’un et l’autre un no man’s land à l’intérieur duquel les hostilités sont suspendues. Ce qui permet au torero de s’éloigner du toro, irse del toro, ou, s’il le désire, de réaliser les desplantes plus ou moins heureux que son bon goût lui inspire, pour, ménageant ses effets, redéclancher sitôt qu’il le souhaite le départ du toro, comme par miracle, en réinvestissant tout simplement le no man’s land, signifiant ainsi à son adversaire que la trêve est terminée. Bien évidemment, le remate remplira d’autant mieux son rôle si le torero prend soin de le donner au toro sur l’autre corne que celle sur laquelle il vient de lui donner une série de passes : l’effort réalisé par le toro pour passer du toreo naturel, en rond, au toreo contraire, en 8, lui demandant un surcroît d’effort qui rend plus probable son arrêt à la sortie de celui-ci.

A l’origine du toreo à pied, la passe de pecho donnée de l’arrière vers l’avant, la muleta caressant le dos du toro de cabo a rabo, de la tête à la queue, est le remate par excellence. Donné en ligne droite, ou plus tard semi-courbe, son but est d’éloigner suffisamment le toro du torero pour qu’il ne revienne pas.

Dans les années cinquante et soixante, époque du toro léger et mobile, les toreros étaient souvent forcés de remater plus tôt que prévu : en rétrécissant ses charges, ce toro extrèmement mobile obligeait le torero à se libérer de son étreinte faute d’être pris. D’où le nom de passe de pecho forcé que l’on donnait alors à ce qui s’apparentait à un sauve-qui-peut, le plus digne possible mais souvent fait dans l’urgence.

Comme toute passe, la passe de pecho utilisée comme remate comporte trois temps. Si à l’origine le torero exploitait toute la charge du toro pour décomposer le cite, la réunion et le remate, balayant, comme nous l’avons dit, le dos du toro de cabo a rabo, de la tête à la queue, la passe de pecho est souvent amputée aujourd’hui d’une partie de sa longueur. Lancée par Paco Ojeda et systématisée ensuite par Ortega Cano, la mode encimista a donné naissance au double remate, un pecho d’une main, l’autre de l’autre, enchaînés sur un terrain extrèmement réduit. Procédé davantage utilisé comme multiplicateur de bravos que pour son caractère indispensable du point de vue de la lidia et qui a pour effet de dénaturer la première des deux passes de pecho, qui, au lieu d’être libératrice et donc donnée sur toute sa longueur en ligne semi courbe, oblige le toro à une sortie trop courte, sa trajectoire finissant sous l’aisselle, sobaco, du torero ; la seconde est alors, selon les circonstances, tout aussi courte, se réduisant à un simple hasta luego, ou au contraire, le torero se plaçant par un artifice technique dans le cou du toro (en gagnant vers l’ouest), démesurément allongée, hasta luegooooooooo, le torero, bien calé sur le côté du toro, pouvant y demeurer en toute impunité aussi longtemps qu’il le souhaite. Mais le plus souvent, en raison du manque de mobilité du toro actuel et de la propension des toreros à dépasser la limite de passes prescrite, le torero est obligé de solliciter plusieurs fois pesamment son adversaires avant que celui-ci ne lui offre cette dernière charge qui lui permettra de remater sa série. Hast... Hast... Hast... Hast...aluego (ou luegooooooo !) Question rythme, on a vu mieux !

De même qu’en littérature la mode est à la juxtaposition de phrases dont certaines, comme les remates qui sont de trop, peinent à tomber de l’encrier, en tauromachie, le style moderne est lourd et indigeste, pour le toro en tous cas, qui le plus souvent s’arrête alors que le torero n’en a pas terminé. Remater dans le rythme juste, c’est à dire en enchaînant naturellement la passe de pecho à la dernière passe d’une série est donc tout un art, qui dénote de la part du torero qui le cultive sa connaissance du toro et son respect du lecteur. Ou plutôt de l’aficionado.

Comme le point pour la phrase, la passe de pecho est le remate le plus fréquent. Mais il n’est pas le seul. La trinchera et ses dérivés, le pesant trincherazo, asséné massivement, ou la trinchería balancée du bout des doigts comme avec dédain, s’apparentent, eux, au point d’exclamation ! Et dans les faroles, molinetes, molinetes inversés ou gallistes, moins purs mais plus baroques de par la liberté qu’ils laissent au toro de choisir sa sortie, comment de pas reconnaître les courbes voluptueuses d’un point d’interrogation ?

Bien sûr, plus que la luxuriance du style, la multiplicité, la variété ou la complexité des passes données et l’étendue du répertoire, ce qu’il importe avant tout d’observer afin de pouvoir juger de la qualité et de l’orthodoxie plus ou moins grande du toreo pratiqué, c’est l’emprise manifestée par le torero sur le toro tout au long de chacune d’entre elles. Le torero a-t-il cité devant, conduit lentement et en bas, puis rematé loin derrière en dominant à chaque instant la charge ? Toute suerte, aussi accessoire soit-elle en apparence, qui se fait purement et lentement, devient du bon toreo. Où le leurre a-t-il pris la tête du toro, comment a-t-il conduit sa charge, jusqu’où l’a-t-il amenée, sur quelle distance l’a-t-il commandée ? Pour qui veut comprendre la corrida, un seul repère : observez l’oeil du toro fixé sur le leurre et le rythme qui unit l’un à l’autre !
...suite ...