.Faute de ne pouvoir plus être cet axe immobile autour duquel le toro tournerait indéfiniment, sous peine d’être étouffé par ses charges de plus en plus resserrées, le torero doit se déplacer légèrement entre les passes pour retrouver au début de la suivante la distance initiale existante entre lui et le toro au début de la précédente.
Imaginons une spirale en mouvement dont la force centrifuge provoquerait le rétrécissement progressif de la circonférence : c’est le trajet, ou trajectoire, du toro au cours d’une série de passes. Au milieu, et se déplaçant au rythme de la spirale se situe le terrain dans lequel doit se mouvoir le torero faute de ne pouvoir observer une immobilité absolue qui entrainerait à brève échéance l’accrochage : entre torero et toro existe une barrière invisible contre laquelle le premier doit parvenir à se situer, centrarse, le plus près possible de la trajectoire du second, pesant sur elle (cargando la suerte) pour la dominer, mais sans jamais la franchir sous peine de briser l’équilibre des forces. Telles deux plaques tectoniques en opposition permanente, tout se joue entre toro et torero sur cette faille invisible, paisible quand les forces antagonistes s’équilibrent, mais agitée de séismes violents dés lors que l’une des deux prend le dessus et envahit le territoire de l’autre. Un phénomène expliquant le rapport de forces décrit ainsi par Roger Dumont, critique et écrivain taurin français : s’appercevant des possibilités offertes, le torero se centra de mieux en mieux, appelera et conduira à bonne distance. Le miracle s’accomplit : à force de travailler la matière animale, il la rend ductile, consommable. Il est entré dans l’oeil, le centre immobile du cyclone. Une erreur, une faute de placement et il se retrouverait à l’extérieur, pris dans les remous de la tempête.
Pour demeurer dans ce sitio magique, cet “oeil” du toreo, alors que les trajectoires concentriques du toro s’amenuisent forcément, le torero doit effectuer entre chaque passes de légers déplacements, s’éloignant ou se rapprochant du toro, perdant ou gagnant un ou plusieurs pas par rapport à lui en prenant soin de se situer toujours au plus près de la trajectoire idéale que celui-ci va emprunter (latitude), celle qu’il prendra de façon naturelle eu égard à son volume et à l’inertie de son déplacement, de laisser sa muleta sur cette trajectoire et de toujours anticiper en gardant entre lui et le toro la distance requise et autorisée par lui (longitude) pour que celui-ci, en fonction de sa force et de sa bravoure, puisse répéter ses embestidas dans les meilleures conditions. Le but du torero est de se retrouver en fin de passe et avant le toro dans le sitio idéal qui lui permettra d’effectuer la suivante.
Le très mobile toro des années soixante permettait au torero de lier les passes sans avoir à bouger ; il lui suffisait alors pour se repositionner de se laisser entraîner vers l’arrière par le poids de son buste cambré pour, en pivotant simplement sur ses talons, se retrouver en position d’enchaîner la passe suivante. Rafaël Ortega. La dernière partie de la passe a pour but de permettre au torero de se replacer sans changer de terrain, car dans le toreo classique le plus pur, moins tu bouges, mieux c’est ! Avec le toro actuel, plus lourd et moins mobile, la théorie de l’immobilité absolue est utopique et toréer est devenu par obligation une science du déplacement. A chaque instant le torero doit chercher l’endroit idéal, le sitio, pour enchaîner la passe suivante sans rompre le rythme de la charge ni, par de trop brusques changements de direction, donner à penser au toro qu’on le trompe, ce qui le rendrait suspicieux avisado. Ce sitio n’est pratiquement jamais le même d’une passe l’autre. Pour le trouver, le torero ne peut donc comme autrefois se fier à la seule loi de la gravitation universelle qui l’entraînait naturellement au bon endroit. Tout est devenu beaucoup plus complexe et au lieu d’enraciner ses talons dans le sol, signe autrefois de la plus grande orthodoxie, il doit désormais, une fois le toro embarqué dans son leurre, chercher ses appuis en basculant le poids de son corps des talons vers les pointes afin, dès avant le terme de la passe, de pouvoir se mobiliser sans perdre de temps. Car dans la pratique, pour terminer sa passe et préparer la suivante, le torero doit syncroniser deux séries de mouvements en apparence contradictoires : ceux de sa muleta d’une part, qui doit prolonger son parcours sur celui du toro en maintenant l’attraction permanente qu’elle exerce sur lui, le torero tirant le bras au maximum en accompagnant le toro de tout le haut de son corps pour ne pas perdre sa tête ; le leurre qu’il tient à bout de bras, en restant à la fin de la passe sous le mufle du toro, indique alors a contrario au torero la direction que lui même doit prendre pour se replacer ainsi que la distance à retrouver ; ses propres déplacements d’autre part, faits de petits pas où plus que la distance parcourue qui est parfois infime, importe la direction choisie : se laisser entraîner par le mouvement qu’il accompagne de tout son buste le ferait immanquablement chuter dans la zone de turbulence. Le torero doit donc faire l’effort, mental et physique, de ne pas céder au vertige et de résister à l’attraction de cette force centrifuge pour s’éloigner dans la direction opposée à celle qu’il indique au toro.
Ayant face à eux la masse imposante et peu mobile du toro moderne, les toreros contemporains ont du s’adapter et trouver des solutions techniques nouvelles pour lier les passes entre elles. Car si la charge fluide du toro des années soixante coulait de source, il faut aujourd’hui presque pousser le toro en fin de passe pour obtenir de lui ce petit pas supplémentaire qui autorise la ligazón. Savoir quand il faut prolonger son geste pour apurer la charge ou l’interrompre sans rompre l’attraction qu’exerce sa muleta sur le toro afin de mieux enchaîner la passe suivante est devenu l’une des clés fondamentales du toreo contemporain. L’équilibre, l’économie de mouvement, la parcimonie et l’habileté dont fera preuve le torero pour réduire ses déplacements au maximum faute de ne pouvoir plus rester rigoureusement immobile sont devenus autant de conditions essentielles de son succés. Un test probant, malheureusement utopique, permettrait aux aficionados de mesurer la différence de profondeur, ou a contrario de légèreté, existante dans les toreos respectifs de leurs toreros favoris : accrochées aux chevilles de José Tomás, d’Enrique Ponce ou du Juli, les clochettes qui ornent le joug des mules de l’arrastre ne joueraient pas le même air... allant du lent tempo de la valse au rythme frénétique du rap en passant par celui saccadé du tango. La profondeur sereine qui est la marque du toreo classique est aux antipodes de la virtuosité endiablée dont font preuve les meilleurs représentants du toreo moderne. Est-ce cela qu’avait pressenti Bergamín lorsqu’il parlait de la musique silencieuse du toreo ?
En pratique, pour anticiper sur le retour du toro, buscarle la vuelta, le torero peut se déplacer dans quatre directions qui sont autant de points cardinaux dont l’endroit précis où sera la tête du toro à la fin de la passe marque le nord.(fig.1)
Fig.1 L'oeil du toreo et le sitio
- il gagne hacia dentro, en se rapprochant du toro vers l’ouest : il se met alors dans le cou du toro, lorsque celui-ci s’arrête à sa hauteur en cours de charge ou risque de le déborder par un retour rapide. Il s’agit d’un recours essentiellement défensif destiné à éviter l’accident. La continuité de la série de passes est alors interrompue. Après s’être mis ainsi en sécurité, le torero doit se séparer du toro pour temporiser et se donner le temps de comprendre son erreur ou de la corriger par un placement plus adéquat.
- il gagne hacia fuera, en se rapprochant du toro vers le nord : avec un toro qui a tendance à sortir seul suelto de la passe et à qui il faut couper la route pour l’obliger à rester dans la muleta ou avec un toro dont les embestidas très longues (de plus en plus rare aujourd’hui) imposent au torero de se rapprocher de lui pour éviter une rupture de rythme par la faute d’une distance trop longue qui les séparerait en fin de passes. Cela équivaut, comme autrefois, à basculer sur les talons en pivotant sur place, ce qui face à un toro très brave ou très puissant, dénote chez le torero le désir évident et hypothétique de le dominer dans un espace très réduit, au risque d’étouffer sa charge ou de se laisser déborder par elle. Car dans cette direction, le torero reste à tout moment dans la ligne de mire du toro et demeure à sa portée au risque de perdre l’initiative faute de s’être octroyé une marge d’erreur suffisante.
- il perd hacia dentro, en s’éloignant du toro vers le sud : le torero va vers le train arrière pour pouvoir réduire la force et la bravoure du toro en prenant un temps d’avance sur lui. Trop accentué, ce déplacement équivaut pour le torero à se décroiser et donc à prendre le risque d’occuper une position marginale depuis laquelle il ne pèsera plus sur la charge du toro dont la trajectoire future passerait trop loin devant lui. Modulant donc sa position en se recentrant au besoin vers cette nouvelle trajectoire de laquelle il se serait trop éloigné, le torero peut, pendant que le toro achève de se retourner au sortir de la passe précédente, lui proposer une muleta idéalement placée.
- il perd hacia fuera, en s’éloignant du toro vers l’est : c’est le cas avec un toro faible ou décasté qu’il convient de ne pas obliger à un effort trop violent qui produirait sa chute ou son renoncement....suite ...