Depuis Paquiro, la lidia est affaire de logique : il s’agit, par une suite d’actions toujours appropriées aux circonstances du toro, de dominer celui-ci et de l’amener à se soumettre à la volonté du matador.
Réception du toro un genou en terre
A l’origine, le but du matador était de tuer le toro dans les délais les plus brefs possibles. Aujourd’hui, il est de lui donner une faena de muleta composée d’une cinquantaine de passes. La lidia est donc basée sur la gestion rationnelle des efforts que l’on va demander au toro de faire afin de lui permettre d’arriver au troisième tiers dans les meilleures conditions, physiques et morales, pour permetter au torero de réaliser sa faena. Du début à la fin, la lidia va donc consister à mesurer, vérifier et au besoin corriger, la force et la bravoure du toro, le but étant de canaliser sa charge pour la rendre toréable. Tout est affaire de mesure et d’équilibre.
Bien sûr, par sa connaissance des encastes et des ganaderías, le torero peut à l’avance imaginer ce que sera la charge de ses adversaires : ceux de la famille Domecq auront a priori une charge prompte et franche. Ceux issus de la lignée Atanasio Fernández (Sepúlveda, El Sierro...) en auront une certainement plus douce, mais il faudra sûrement être patient avant de la leur voir livrer. Les descendants des toros de Lisardo Sánchez, eux-même issus en partie de ceux d’Atanasio Fernández (Puerto de San Lorenzo, Valdefresno, Los Bayones...) seront a priori braves et certainement nobles. Celle des rusés Santa Coloma (Buendía, Araúz de Robles, Felipe Bartolomé...) sera certainement la plus continue... mais aussi la plus délicate à manier. Celle des Murube sera probablement la plus longue... même si elle est parfois un peu lente à démarrer. Les Villar-Vega de la famille Cobaleda seront âpres (Barcial...). La charge des cousins Galache sera plus franche et répétée... si leurs forces les y autorise. Ceux des Miuras... sera de Miura ! Nobles certains, compliqués d’autres, intoréables quelques uns. Les Albaseradas croisés de Santa Coloma de Victorino Martín en possèderont une très brave, quoique difficile à canaliser. Les Tamarón de Samuel Flores seront très nobles s’ils sont dans le type de la ganadería, beaucoup plus compliqués s’ils sont hauts. Quand aux Nuñez (Rojas, Osborne, Cuvillo, Alcurrucén, Cebada Gago...) ils possèderont peut-être la charge la plus longue, celle qui compte la fameuse foulée supplémentaire dont rêvent tous les toreros et qui permet au toro de sortir loin à l’issue passes. Mais il faut compter aussi avec les croisements effectués entre ses diverses origines. Ce qui offre au torero un éventail de possibilités immense et explique qu’il n’y ait pas deux toros qui embistent de la même manière.
Au moment où sonnent les clarines et où s’ouvre la porte du toril, le toro qui entre dans l’arène se présente pour le torero comme une équation qui ne comporterait que des inconnues et qu'il va devoir résoudre en captant son regard.
Véronique
Une véritable lutte psychologique s’engage alors. Les toreros disent souvent que le toro peut percevoir l’odeur de la peur soit dans le timbre de la voix, dont l’insécurité ou l’autorité influent sur lui, renforçant son agressivité ou au contraire l’intimidant. Le regard du toro fait de lui un adversaire à nul autre pareil. Quand le toro n’a pas encore chargé et qu’il regarde le torero, c’est sa nature profonde qu’il livre. Certains regardent avec bienveillance, d’autres avec indifférence, d’autres avec sauvagerie ou par intermitence. Quelques uns le font avec des airs d’assassins. De tous les encastes, il y en a deux qui fixent plus que les autres : les santa colomas de façon rusée et avisée, et les murubes, attentivement et calmement. Le but de la lidia est de les convaincre tous que leur véritable adversaire est le leurre.
Vierge de toute expérience similaire, le toro pénètre dans l’arène. Dès son entrée, il en fait son domaine et c’est au centre, car de là il va pouvoir répondre à toutes les attaques, qu’il va vouloir s’installer. Le rôle de la cuadrilla va être de combattre ce réflexe naturel et donc de le déloger du centre de l’arène. Car en s’y fixant, on dit alors du toro qu’il est emplazado, le toro rendrait difficile le travail du matador. Le haut niveau de bravoure foncière atteint par le toro actuel fait que l’on voit peu de toros emplazados, réfugiés au centre de la piste. Répondant ordinairement à tous les cites, il ne rechigne pas à aller jusqu’aux barrières, burladeros, où l’appellent les peóns. Mais il montre tout de même un point d’appui très net vers le centre, attirance plus ou moins marquée qui infléchit ses charges vers le milieu de la piste, zone dégagée qui sécurise son instinct d’animal habitué aux grands espaces de la vie libre qu’il a connue. Cette zone du centre, los medios, aimante un animal surpris, désorienté et plus ou moins effrayé, comme il est naturel que le toro soit lorsqu’il sort en piste. Quelque soit son degré de bravoure, il se méfie confusément de la zone des barrières, las tablas, où il décèle la présence de l’humain, la proximité de la foule et son bruit sur les gradins. Il marque donc une réticence plus ou moins marquée à s’en approcher lorsque les banderilleros qui le provoquent à tour de rôle puis se réfugient derrière les burladeros l’incitent à le faire. Le fait de les accompagner jusqu’à l’abri et de donner de la corne, tête basse, sur les planches, est un indice de bravoure que le torero, toujours très attentif, mais aussi l’aficionado qui veut comprendre, enregistre aussitôt. Deuxième indice, tout aussi révélateur de son comportement, la vitesse, ou plutôt l’allant qu’il met dans son allure afin de répondre aux provocation. Dès ses premiers galops, le torero sait ce que son toros a dans le ventre. Un galop long et cadencé est presque toujours signe de bravoure franche, de noblesse. Un trot rapide et saccadé peut indiquer une tendance à mansear, à ne pas s’engager franchement, que la pique peut corriger mais qui peut aussi évoluer en marche inlassable, le toro est alors andarín, ou carrément gazapón... Les provocations des subalternes ont donc pour but de faire livrer au toro une part de son mystère : dans sa façon d’attaquer, le torero va déceler des enseignements précieux : savoir s’il attaque, embiste, tête haute ou basse, s’il freine ou accélère à l’approche du but, s’il est attentif, fijo, ou pas, s’il a de la force, s’il termine son attaque ou pas, s’il voit bien des deux yeux... sont des éléments indispensables que le matador tente de découvrir, avant même de se mettre devant le toro. Tout est important : les mouvements, les yeux, les oreilles... Certains toros ont les oreilles tournées vers l’arrière et écoutent tout ce qui se dit derrière eux dans le burladero. Le toro brave est attentif. Tout le contraire de celui qui se dispersent, comme les personnes qui ne regardent jamais leur interlocuteur dans les yeux lorsqu’elles parlent. Le toro attrape le torero grâce à ses mauvaises pensées plus qu’avec ses cornes !
Larga afarolada de rodillas
Exception à la règle : pour démontrer sa propre bravoure, il arrive parfois que le torero, avant de connaître ses caractéristiques, aille défier le toro dès sa sortie en piste. Il s’installe alors a genoux face au toril, a portagayola, pour lui donner soit une larga afarolada cambiada de rodillas, soit un farol (cape tenue à deux mains) de rodillas. Cette suerte dont le mérite est évident peut être également réalisée au fil des barrières, le torero s’aidant alors de l’attirance du toro vers le centre.
Mais revenons à la logique de la lidia. Pour aider leur matador à découvrir les secrets de son comportement, les banderilleros vont appeler le toro à tour de rôle et l’attirer vers les différents points de l’arène, l’incitant à aller au bout de sa charge, rematar, en prenant soin toutefois d’éviter, mais un accident ou une maladresse sont toujours possibles, qu’il ne s’abîme en heurtant violemment un burladero. Ce faisant, il lui font emprunter une trajectoire parallèle aux planches. Dès lors, profitant de son attirance vers sa querencia naturelle du centre, le matador va le recevoir dans sa cape, capote. On dit aussi qu’il l’arrête, lo para, lui-même avançant dos aux planches vers le centre de l’arène. Dans le même temps qu’il lui donne les premières passes, le torero complète son étude du toro en observant de quelle manière celui-ci met la tête dans la cape, s’il embiste de la même manière sur les deux cornes, quelle est la longueur de sa charge sur chacune d’elle et quelle est leur fréquence de répétition.
Veronique
Tout au long de cette phase d’approche, le but du torero est de fixer l’attention du toro sur le leurre, de se centrer lui-même peu à peu par rapport à sa charge, d’épouser au mieux le rythme de celle-ci et de peser progressivement sur elle . La passe de base, le lance originel, est la véronique, verónica, ainsi nommée pour sa similitude supposée (il n’y avait pas alors de télévision pour enregistrer l’évènement) avec le geste de la sainte du même nom qui essuya au passage (sans charger la suerte on suppose) le visage du Christ en route pour le Calvaire. Donnée en allant chercher le toro loin devant au moment du cite, en baissant les mains pendant la réunion et en pivotant du buste pour remater vers l’intérieur, elle permet au torero de canaliser et conduire les premières charges du toro. Ce qui n’est pas le cas lorsque le torero ouvre sa cape vers l’extérieur à hauteur de son corps et se contente de dévier la charge sans la conduire. Si le toro embiste avec bravoure, le torero, en toréant, avance du terrain des tablas où a lieu du premier contact, au centre, los medios, en passant par la zone intermédiaire, celle où sont tracées les raies de picador, los tercios. Ayant ainsi gagné du terrain et étant parvenu au centre, le torero interrompt la série de passe en donnant au toro un remate, généralement la demi-véronique, media verónica, au cours de laquelle, en interrompant son geste au niveau de sa hanche, le torero impose au toro une sortie plus marquée vers l’intérieur.
Mais parfois, lorsque la charge du toro se révèle incommode, le toro embistant par exemple en jetant en avant tout le buste, atropellando, au lieu de le faire tête basse, ou trop courte, corta, ou trop molle, sosa, signe peut-être que le toro a déjà une attirance marquée vers les planches, le torero, plutôt que de demeurer entre le toro et sa querencia, inversera les terrains et reculera dos au centre jusqu’à celui-ci, en faisant suivre au toro sa cape tenue le plus bas possible afin de tenter de canaliser sa charge incertaine. Ce travail de brega, fait avec précision et sans imposer au toro de brusques changements de direction, peut permettre au torero de donner confiance à un toro réticent ou méfiant, qu’il peut inciter, grâce à son temple, à se livrer davantage pour la suite du combat. Durant cette phase là, le torero renonce aux passes esthétiques pour se concentrer sur la lidia pure, faisant de sorte que les défauts qu’il a relevé chez son adversaire ne s’accentuent pas avant la rencontre de celui-ci avec le picador. Pour ce faire, il prend soin que le toro ne touche jamais la cape, ce qui aurait pour effet d’accentuer ses défauts en l’incitant à multiplier ses coups de pointes, puntear. Son but est de temporiser avant de placer le toro face au cheval. En effet, il est fréquent que des toros qui s’avèrent abantos, distraits, mansos ou fuyards au début de leur combat, se centrent à mesure que celui-ci avance.
De ce point de vue, le rôle de la pique est fondamental : elle est le vrai révélateur de la bravoure....suite ...