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Comprendre la Corrida

LA LIDIA

STRATEGIE DU COMBAT
DANS LA CORRIDA MODERNE

TROISIEME TERCIO

LE TOREO FONDAMENTAL

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Naturelle de José Tomas

Parvenu dans le terrain du tercio ou de los medios, il est temps pour le torero d’entreprendre la partie centrale de la faena au cours de laquelle il va offrir au public sa conception du toreo fondamental. Essentiellement composée de naturelles et de derechazos intercalés de remates ou passes d’enjolivement, c’est dans ce toreo fondamental exécuté sur la corne gauche ou droite selon les caractéristiques de la charge du toro, que le torero apportera toute la dimension artistique dont il est capable. Si l’esthétique des passes données est évidemment importante à l’heure d’en calibrer le mérite, c’est à une autre dimension que l’aficionado doit se référer s’il veut porter un jugement juste sur la réalité objective de l’arène : la profondeur. Plus le torero prend la tête du toro loin devant lui, plus il conduit sa charge lentement, plus il accompagne le toro loin derrière en donnant à sa charge une trajectoire courbe dessinée vers l’intérieur et terminée par le bas, plus son toreo sera profond. En matière de tauromachie les goûts de chacun sont évidemment libres. Il n’en demeure pas moins que pour les professionnels il existe des critères objectifs qui permettent d’évaluer la capacité du torero à dominer le toro et à le toréer purement. Le torero a-t-il été au-dessus des possibilités offertes par le toro ou est-il resté en deçà de celles-ci ? Là est la question. Bien toréer n’est pas la même chose que donner des passes. Et l’on peut être un bon professionnel qui sait jongler avec les embestidas les plus variées et donner des passes à toutes sortes de toros, sans être un grand torero capable d’apporter par la pureté de son art cette dimension supplémentaire que n’atteindra jamais une faena par la seule technique, aussi parfaite soit-elle. Rafaël Ortega.Comme toute profession artistique, le toreo part d’un sentiment : celui qui torée doit ressentir ce qu’il fait pour pouvoir le transmettre. Pour cela, le torero doit être capable d’improviser en fonction du toro qu’il a face à lui et non imposer à tous un même shéma technique préfabriqué d’avance.

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derechazo de Ojeda

Depuis une quinzaine d’années, grâce ou à cause de l’émergence au premier plan de toreros importants tels Espartaco ou Enrique Ponce qui ont donné au toreo moderne ses lettres de noblesse, dans les ruedos, le temps est à la performance au détriment d’une certaine éthique. Le toreo moderne, bien pauvre artistiquement en comparaison avec le toreo classique, n’est pourtant comme nous l’avons vu que la résultante d’une analyse intelligente du marché de la part des toreros qui l’adoptent. Basé sur une lidia souvent parfaite, il est en effet la réponse la mieux adaptée aux souhaits d’un public plus festif et passionné que connaisseur, dont les goûts superficiels s’accomodent fort bien de l’impression rageante d’inachevé que l’aficionado véritable ne peut que ressentir face aux muletazos, nombreux, certes, et apparemment longs, bien que le plus souvent tronqués et amputés des deux tiers de leur parcours normal, qu’il produit. Rafaël Ortega. Donner des passes en rond, ce n’est pas le toreo... Cela plaît au public, mais le public se trompe. Les passes doivent être le plus longues possibles mais toutes doivent inclure le cite, la réunion et le remate.

Pour appréhender la réalité de la tauromachie contemporaine, on ne peut débattre indéfiniement sur les concepts complexes sur lesquels se fondent les différentes formes de toreo sous peine de s’égarer dans une casuistique trop abstraite. Quoiqu’il en coûte aux partisans de tel ou tel torero, tous respectables et respectés au demeurant, fut-ce au risque de déclancher une nouvelle bataille d’Hernani, il faut donner des noms ! Dès 1993, début de sa suprématie, certains critiques ont relevé chez Enrique Ponce un manque relatif de profondeur et lui reprochent de donner à tous ses toros la même faena stéréotypée. Entre ceux qui argumentent que cette faculté d’imposer à tous les toros le même shéma préétabli est la marque des plus grands et ceux qui n’y voient qu’un manque d’imagination ou d’inspiration, le débat reste ouvert. Un fait est certain : il n’y a pas, de mémoire d’aficionado et après six années de leadership absolu, de toro qui l’ait mis en difficulté. Si l’on veut faire la part des choses, il faut rappeler à ceux que son efficacité diabolique indispose, qu’elle se double, sinon d’un talent artistique à l’état pur, tout au moins d’un bon goût et d’une élégance appliquée qui, joints à la déconcertante décontraction dont il fait preuve en permanence, donnent à l’ensemble de son toreo un aspect policé et cohérent. Bien sûr, dans son toreo, le côté rationnel l’emporte sur l’inspiration débridée ou la profondeur sporadique de ses compañeros les plus inspirés. Comment s’en étonner ? Car bien que lui même avoue avoir toujours pris Manzanares pour modèle, il y a, comme nous l’avons dit, dans le toreo de Ponce une filiation plus évidente avec celui de Damaso Gonzalez et Espartaco, avec pour dénominateur commun entre les trois leur faculté exceptionnelle à adapter leur toreo à tous les types de toros grâce à une technique prodigieuse. Et il y a également dans le toreo de Ponce une parenté non moins évidente avec le toreo plus Ojedien de Jesulín, seul torero à pouvoir relever face à lui le défi de l’efficacité quotidienne. Pourquoi Damaso Gonzalez n’a-t-il pas bénéficié de la même image que Ponce ? Pourquoi à Madrid les aficionados les plus intransigeants s’ingéniaient-ils à compter un à un ses muletazos ? Pourquoi l’a-t-on cantonné très tôt dans le créneau des corridas difficiles ? Tout simplement parce qu’il était capable d’y triompher, ce qui n’est pas donné à tout le monde, et parce qu’il n’avait pas, comme son cadet, un physique de jeune premier. Quand à Espartaco, s’il a parfois été considéré comme leur bête noire par les aficionados puristes, il a surtout été aussi, et pendant dix ans, l’un des piliers du marché. Pourquoi Enrique Ponce ne soulève-t-il pas alors chez les critiques orthodoxes les mêmes réserves que ses aînés ou que Jesulín ? Pourquoi ne lui reprochent-ils pas à lui comme ils le firent ou le font toujours aux autres, d’utiliser beaucoup le pico, de ne donner souvent que des demi-passes, d’être plus habile que profond ? Quel charme étrange exerce-t-il sur ces pourfendeurs habituellement consciencieux de tout déviationisme pour qu’ils soient à ce point subjugués ?


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Derechazo de César Rincon

Nous touchons là au problème de fond : si l’on veut comprendre comment des aficionados chevronnés et sensibles nouris à l’orthodoxie ordoñesiste la plus stricte s’érigent en ardents défenseurs de Ponce alors que son toreo tourne souvent le dos aux enseignements du Maître, il faut en distinguer l’essence de l’apparence. L’essence de son toreo, c’est l’adaptabilité, le recours technique, la réponse immédiate et quasi pavlovienne à toute situation nouvelle. Mieux que quiconque, Enrique Ponce a assimilé toutes les subtilités de ces recours modernes et souvent indigestes lorsqu’ils sont mal ou exclusivement utilisés que sont l’usage du pico, la hauteur modulable du leurre, le toreo en ligne droite, le prolongement artificiel des muletazos en jouant sur l’inertie du toro... Omniprésente, sa muleta anihile toute volonté propre du toro, insiste quand il le faut, sait attendre si cela s’impose. Grâce à son intelligence encyclopédique, Enrique Ponce n’est jamais surpris. Grâce à son courage froid et à son sens des responsabilités, il ne s’avoue jamais vaincu. Mais ce qui fait passer le tout, c’est l’enveloppe chorégraphique qu’il parvient à tisser, basée sur l’apparence élégante quoique un peu rigide dont il enrobe chacun de ses gestes et sur sa firmeza jamais prise en défaut. Les toreros les plus anciens sont épatés même si certains font perfidement remarquer que la marge de sécurité qu’il conserve est énorme. Ce qui, tout en étant vrai n’en est pas moins injuste car le succès incontestable de Ponce s’explique avant tout par une analyse pertinente de la situation du toreo moderne : confronté à une obligation de résultat quotidienne face à un toro de moins en moins propice au succès, Enrique Ponce a choisi de favoriser le pragmatisme au détriment de l’orthodoxie. Et c’est parce qu’il s’est consciemment débarrassé de l’encombrant fardeau d’un dogmatisme nostalgique, qu’il est devenu ce qu’il est : l’incontestable numéro un de cette fin de siècle, celui dont le succès préfigurait il n’y a guère ce que serait le toreo de demain.

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David Luguillano

Les détracteurs du toreo moderne de Ponce argumentent que s’il est facile d’enfermer le toro dans une spirale de muletazos dans laquelle, aveuglé par une muleta omniprésente et toute puissante, il n’a plus aucun libre arbitre, il est beaucoup plus difficile de lier les muletazos entre eux (ce qui n’est pas la même chose que de les enchaîner n’importe comment), en laissant entre chaque passe la distance juste pour que la charge du toro s’exprime dans toute son intensité jusqu’à son terme. Ils disent aussi que, s’il est facile de donner un demi-muletazo avec la muleta tenue a mi-hauteur et de le terminer vers le haut pour ne pas obliger le toro, il est beaucoup plus difficile d’aller au terme de chaque embestida et de la terminer vers l’intérieur et par en bas. Ils vous disent également que, s’il est facile de voler des muletazos au toro à base de toques et d’habileté, il est beaucoup plus difficile de toréer avec le ventre de la muleta, en conservant toujours cette demi-distance qui permet la continuité. Ils vous disent encore que s’il est facile de simuler une apparente orthodoxie, en avançant ostensiblement la jambe sans avancer la muleta, il est autrement plus difficile de conduire la charge sans trucage, la muleta balayant le sol jusqu’à la fin du muletazo. Ils vous disent enfin que, s’il est facile de déplacer le toro vers l’extérieur à l’aide du pico, il est beaucoup plus difficile de l’enrouler autour de soi en le conduisant dans le ventre de la muleta. Et ils ont raison.

Oui mais voilà. La défense de l’orthodoxie est-elle compatible avec la réalité ? C’est à dire avec le toro contemporain qui dans les ruedos impose sa loi. Face à lui, le torero doit résoudre une problématique toute simple : triompher chaque jour. Quel chemin doit-il choisir ? Tenter le plus difficile en espérant que s’il n’y parvient pas le public saura valoriser son effort ? Ou plutôt se réfugier dans le plus facile pour trouver à tous coups des solutions et donner des passes à un toro qui n’en a pas ? Chaque torero interprète le toreo en fonction de sa propre personalité. Tenter systématiquement le plus difficile équivaut à n’espérer que des récompenses espacées face aux toros propices, au risque de paraître incapable face aux compliqués. Se réfugier dans le plus facile permet de toréer plus de toros mais est tout aussi dangereux : pour paraître abouti, le toreo moderne exige de celui qui le met en oeuvre une technique sans faille. Indépendamment de la conception du toreo choisie, c’est donc le talent que l’on met à le réaliser qui fait la différence : il existe de formidables interprètes du toreo moderne et de piètres interprètes du toreo classique.

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Vincente Banera

Devant l’irrégularité chronique des toreros les plus classiques comme Curro Romero, Antoñete, Muñoz ou Joselito, le toreo néo-classique de Manzanares ou de Rincón est longtemps apparu comme la seule réponse possible au toreo moderne d’Espartaco et de Ponce auquel il empruntait certains de ses recours sans pour autant perdre de vue la finalité du toreo fondamental. Mais l’émergence providentielle de José Tomás, un des plus formidables toreros classiques de l’histoire du toreo, est venue à point pour démontrer que toréer de la façon la plus classique qui soit est toujours possible face au toro contemporain... même si le risque est évident. En comparaison avec la richesse du sien, le toreo moderne, répétitif et superficiel pour aussi élégant qu’il soit, semble bien pauvre. A partir de la feria de San Isidro 1999 et tout au long de la temporada qui a suivi, tous les toreros ont subi à leur désavantage la comparaison avec son toreo authentique, déjà le 27 mai 1998, date à laquelle la sévère aficion de Las Ventas fut le théâtre de la résurgence d’un toreo oublié, amenant aux yeux des plus anciens des larmes de nostalgie et laissant muet Antoñete lui-même... Ce jour-là, José Tomás égraina lentement, comme autant de perles exhumées une à une de leur écrin du temps passé, une vingtaine de muletazos donnés de la main gauche, fastueux échantillon d’un toreo-vérité fait de muletazos profonds conçus en trois temps : commencés loin devant, conduits autour de la ceinture jusqu’à épuration de la charge et terminés loin derrière grâce au mouvement du poignet, la muleta balayant le sol et glissant sous la corne dans une caresse intemporelle. Vingt muletazos intenses liés entre eux par la volonté du torero de donner un sens à son oeuvre, malgré les protestations inutiles du taureau subjugué. Un toreo aux antipodes du carroussel affecté dans lequel, hypnotisé par une muleta tenue à bout de bras et qui lui barre l’horizon, le toro tourne dans un insipide manège. Un toreo où à chaque instant prime la volonté de lenteur, le désir de pureté, le souci de l’emplacement parfait pour donner au mouvement toute son amplitude et au toro la cadence parfaite. Et cette lenteur, basée sur un courage sans faille que nulle concession au public ni geste inutile ne rend ostentatoire, donne naissance à un toreo de cante grande intériorisé qui, par la seule puissance de son intacte pureté, fait entrer le public dans une dimension nouvelle. Tout se passe comme si nous vivions avec le début du millénaire une époque charnière de la tauromachie à travers une recapitalisation des valeurs essentielles : le public, pas toujours informé et encore moins aiguisé dans ses jugements, procède par comparaison. En l’absence de repères, les fausses valeurs s’imposent et le toreo se fait effectiste prenant le risque de se dénaturer. Au pays des aveugles, une bonne technique suffit. Mais que surgisse un torero incarnant le toreo le plus pur de façon régulière, et c’est à un bouleversement de toute la hiérarchie que l’on peut assister. Car la qualité n’a pas besoin du nombre : en vingt muletazos tout peut être dit. Grâce à José Tomás les aficionados voyagent dans le temps. Au début de sa carrière, son toreo hiératique et sobre le fit à juste titre comparer à Manolete. Cette année, c’est le nom de Belmonte qui revient le plus souvent dans les commentaires. A cela une raison : comme le génial trianero, José Tomás est habité. Son toreo ne se borne pas à une simple démonstration de technique, mais possède un sens caché. Trop pur, trop exposé, il ne lui permet pas de toréer tous les toros. Faut-il le lui reprocher ou doit-on encourager son génie singulier, même s’il pèche par une certaine irrégularité qui, si elle l’expose à l’échec, donne à ses triomphes une puissance décuplée ? Au début du siècle, Joselito El Gallo préféra la solution opposée : grâce à sa technique et à son intelligence, il toréait tous les toros sans exception. Quand Belmonte vint, handicapé par ses limites techniques mais transcendé par son génie novateur, la competencia entre les deux immenses toreros, l’un régulier dans le triomphe et l’autre qui oscillait entre le fracaso et le sublime, donna naissance, chacun s’enrichissant au contact de l’autre, à l’art taurin contemporain. La leçon est à méditer : de même qu’entre Joselito et Belmonte autrefois, entre Ponce et José Tomás aujourd’hui l’opposition des concepts n’est pas feinte. Et la competencia qui pourrait les réunir serait si enrichissante pour les deux artistes, l’un intelligent et l’autre envoûté, qu’elle pourrait hisser l’art taurin vers des sommets insoupçonnés.


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Emilio Muñoz

Etonnant paradoxe : alors que l’on s’achemine à grandspas vers la tauromachie du XXIeme siècle que l’on pouvait craindre standardisée, déshumanisée et monotone, c’est à cette part de lui-même qu’il a si rarement montrée que l’on en appelle chez Ponce s’il veut accompagner l’évolution qui semble se dessiner : qu’il cesse de temps en temps d’être si désespérément politiquement correct, qu’il se décoince, qu’il vive, qu’il essaye, qu’il innove, qu’il se laisse aller à un peu de folie, c’est encore de son âge ; qu’il fasse preuve d’audace, de passion, qu’il se lâche... au risque de se tromper. Qu’à l’admiration que provoquent son intelligence et son courage, il ajoute celle que l’on réserve à ceux qui n’hésitent pas à ouvrir leur coeur. Pourquoi ne laisserait-il pas volontairement tomber quelques grains de sable dans son équation trop parfaite ? Pourquoi n’introduirait-il pas une part de doute dans ses théorèmes trop bien huilés ? Pourquoi, dans sa trajectoire hautement lumineuse, ne grefferait-il pas un soupçon de relativité ? Einstein lui-même n’éprouvait aucune honte à se définir comme un rêveur distrait. Pourquoi, juste pour voir, Enrique Ponce ne déciderait-il pas, lui qui peut le plus, d’accepter parfois de donner moins afin de donner mieux ? Loin d’y perdre, il y gagnerait à coup sûr en authenticité, en humanité et en intérêt. Car malheureusement, dans le cas contraire, obnubilé par la seule idée de triompher à tout prix, comment pourrait-il encore nous surprendre, sinon, perspective inenvisageable pour lui, en étant parfois mauvais... à moins qu’il n’accepte, comme on le lui suggère, de se libérer du pesant corset technique qui bride sa créativité ? Le fera-t-il ? Le seul espoir est qu’il ressente le besoin de donner à son toreo une dimension supplémentaire, de chercher dans son art des satisfactions nouvelles. Que du plus profond de lui-même monte cet appel du vide, de l’inconnu, de l’irrationnel qui pousse les artistes à créer. Qu’il prenne conscience que malgré tout le chemin parcouru, il n’est peut-être encore qu’à la moitié de ses possibilités. D’ores et déjà, l’émergence de José Tomás semble lui avoir fait prendre conscience du fait qu’un héros n’est jamais aussi grand que quand son triomphe comporte une part d’aléatoire. C’est l’échec possible, plus que le triomphe certain, qui donne à toute entreprise humaine sa véritable dimension. Et c’est la part laissée à la poésie et au supplément d’âme au détriment de la technique qui fait d’un grand torero, ce que Ponce est déjà, un torero culte, comme José Tomás.


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Antonio Ferrera

Le temps de cette digression destinée à permettre à tout aficionado véritable de juger d’un oeil serein les mérites respectifs des uns et des autres et de s’orienter dans le maquis touffu des théories pas toujours comprises par ceux-là même qui les proférent pourtant d’un ton péremptoire, nous avons perdu de vue le toro, faute impardonnable comme chacun sait. Sa charge est-elle toujours aussi longue, embiste-t-il toujours mieux sur telle corne plutôt que sur l’autre ? Le torero, lui, n’a cessé à aucun moment de répondre à ces questions en adaptant ses gestes et sa technique aux circonstances. Car le toro, être vivant et pensant, n’a pas tout au long de sa lidia un comportement monolythique. Sa charge qui s’est avérée longue et claire sur le côté gauche par exemple peut se raccourcir à chaque instant. Le torero doit donc changer de tactique et essayer de revenir sur la corne droite, moins bonne au début, mais qui peut lui permettre maintenant une ou deux séries acceptables. Réalisé dans son acception la plus classique, le toreo fondamental exige du toro un effort important. Or, nous l’avons vu, le toro sort dans l’arène avec un capital-embestidas donné. Ce capital n’est a priori pas extensible même si l’on sait que données en ligne droite et à mi-hauteur, les passes exigent de lui un effort moindre, ce qui permet de lui en donner plus. Néanmoins, et quelle que soit la capacité du torero à tirer parti des charges les plus courtes, il arrive un moment où le toro indique clairement au torero que la faena s’achève. Il perd peu à peu sa mobilité. Le moment de vérité approche, celui où les deux adversaires vont se trouver face à face pour l’ultime rendez-vous, l’estocade. Il est temps pour le torero de revenir aux barrières pour changer l’épée factice contre l’épée de mort.

C’est l’heure d’un premier bilan. Le torero a-t-il parfaitement profité des embestidas que lui a offertes le toro ? Lui a-t-il donné la faena qu’il méritait, cuajar el toro ? Ou bien l’a-t-il laissé passer sans en profiter vraiment, le laissant comme l’on dit, “partir entier” se le ha ido entero... ? Entre professionnels et grand public, la cassure est parfois profonde : certaines grandes faenas peuvent passer inaperçues de la masse tandis que d’autres de moindre mérite offrent un triomphe à leur auteur. A une certaine époque, des brocanteurs rusés battaient les campagnes et échangeaient les vieux meubles massifs qu’ils trouvaient dans les fermes contre de vulgaires répliques en formica, plus colorées, plus joyeuses, moins austères... Les mêmes que l’on voyait à la télé ! Des goûts et des couleurs... Bien évidemment, la réputation du torero, l’engouement qu’il suscite ou son aura médiatique renforcent le phénomène. Il est plus difficile à un inconnu d’être reconnu. La cohorte des fans qui suivent les toreros vedettes ne voit de son champion que les qualités... et de ses compañeros ne relève que les défauts ! La polémique s’installe, où la bonne foi n’est pas souvent la vertu la mieux partagée. Pourtant, aussi grande soit-elle, la passion que l’on éprouve pour tel ou tel torero ne doit jamais occulter les mérites de tous les autres, ni gommer les imperfections de son favori. Le bon aficionado est celui qui, percevant les possibilités offertes par le toro, est en mesure de comprendre si la faena du torero a été à leur hauteur, en dessus ou en deçà et si son toreo a été le plus pur possible. ... suite...


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Espartaco