Moi, torero, je vous le dis.
Caché sous l'alibi culturel, le dogme apolloniaque ou le discours des spécialistes, c'est le délire dionysiaque que l'on perpétue ici. Connaître à moindre frais l'ivresse de se sentir au bord de l'abîme, de pouvoir toucher le mythe sans transgresser le tabou. L'église ne s'y trompa pas, arc-boutée sur la morale pour mortifiés de sa religion d'esclaves, s'acharnant à voir disparaître, jalouse des passions qu'il déchaînait, ce culte païen -la corrida-, dont elle ne voulait pas. Faute de mieux, elle agenouillera le torero devant la Macarena. Ainsi récupéré, il pourra vaincre, puisqu'en lui brûle la foi. Mais quand montent les "olés, rauques comme autant de plaintes d'amour", quand jaillit l'ovation, "éjaculation qui a pour sperme les bravos", qui aurait l'innocence de ne pas reconnaître dans cette foule qui crie "non de la bouche mais de la chair entière, semblable à une femme en proie aux affres de la jouissance", les stigmates d'une plongée vertigineuse, rut quasi satanique, édifiant voyage au bout de la nuit barbare des émotions primitives? Jusqu'à l'orgie incantatoire, la bacchanale sacralisée. L'instinct de puissance enfin légitimé, libéré, glorifié. L'arène comme espace d'infinie liberté où l'inconscient collectif voyage sans entrave. Sang et courage sublimés pour voyeurs timorés sur fond de sacrifice.
Taurobole cruel aux sanglantes aspersions, résurgence excentrée de la ligne mystique, qui, des hauts plateaux d'Iran à l'enceinte fermée de Rome, unit adorateurs de Baal, fidèles d'Elagabal et adeptes de Mithra. Symbole phallique dressé, pareil à la Pierre Noire d'Emèse, pôle vers où convergent esprits purs et appétits vulgaires. L'arène, vulve gonflée d'attente et avide de plaisir, d'où monte, amplifiant le vertige et couvrant les cris de ceux que l'on sacrifie, la mélopée lancinante des Crotales de Cybèle, Asors et Nébels hébreux, Sistres égyptiens et Tambourahs berbères. Folie d'un peuple en transe raillant le sacrifié, Taureau immolé, Christ mis en croix ou Galle châtré. Et coule le sang, Pourpre inaltérable des splendeurs phéniciennes, vestige des grands principes d'un Paganisme supérieur, qui, dans ses rites initiatiques et dans ses fêtes sauvages, reproduit à l'infini le Mythe de la création première. Geste transcendental enfin, qui, dans le sang répandu élevé en symbole, consacre l'Anarchie d'une poésie réalisée: l'UN scindé en DEUX pour ETRE. UN et DEUX réunis, couple qui est LUI, homme en même temps que femme, tout à la fois Ordre et Désordre, Rythme et Discordance, Grandeur et Puérilité, Générosité et Cruauté, Vie et Mort, Lâcheté et Courage. Religion du Soleil, sagesse oubliée.
Signe des temps et de la décadence: symbole primitif de la Mort que l'on exorcise et de la Vie que l'on célèbre, mon Geste, qui il y a soixante siècles aurait fait de moi un demi-Dieu, un Roi ou un Prêtre, ne m'offre plus aujourd'hui que la panoplie dérisoire de l'histrion que l'on conspue.
Au milieu du rond, bouc émissaire ou victime expiatoire, scintillant de mille paillettes mais nu malgré mon accoutrement, pris d'une transe mortelle que je danse avec cet autre moi-même, complice et meurtrier -le taureau-, transcendé, féroce, charmeur, pédant, veule et héroïque tour à tour, sans autre calcul que vaincre pour votre plaisir à vous, je ne suis qu'un prétexte, un instrument, un alibi. Godemichet planté au fondement de la morale, je glisse sans remord dans les méandres de vos interdits.
Pain et Jeux. Pan y Toros. Cavalcade violente où le quotidien s'oublie, la mort du taureau est l'essence de la fête: corrida des cités ou "taureau-ball" des villages, exutoire légal et guerre à la tristesse, défier la corne c'est braver l'interdit. Taureau de chair dont le sang inonde l'arène, mangé par ses vainqueurs qui l'ont émasculé, ou Idole de bois portée à bout de bras, "Taureau de Feu" vascon dont la couronne pétaradante monte au firmament de la nuit étoilée. Gerbe de feu qui retombe en myriade d'étincelles, cascade de lumière semblable à une pluie de lune, inondant de ses dons une foule extasiée. Fête furieuse du tintamare des cuivres, bercée de chants à la païenne religiosité, parenthèse de fraternité dans un quotidien de misère, offrant au plus insignifiant l'illusion d'exister. Tous toreros: le matin à la messe, le midi au bistrot, l'après-midi aux arènes. Et le soir on danse, on s'aime comme on se bat, avec cette ivresse folle et désespérée que donne la présence de la mort, invitée d'honneur sans qui la fête ne serait pas si belle.
Ni profane ni sacré, le monde de demain s'annonce sans mémoire. L'Occident est atteint, société en manque de repères, humanité livrée en pâture aux gourous. Les symboles essentiels ont perdu leur mystère: l'homme marche sur la lune et connait l'âge du soleil. Le fanatisme remplace la foi et le mythe dominant s'effondre, deux fois millénaire pourtant, tandis que son grand prêtre, vieillard grimaçant et obscène, éructe méthodiquement ses sinistres anathèmes. La cassure est profonde: les nantis, les exclus, victimes, ces derniers, du mythe de l'effort récompensé et de l'égalité des chances. Génération perdue n'ayant pour alternative au désespoir que la provocation pour exister, l'irrespect pour argument et la violence pour langage: vivre vite et dans l'excés, de peur que demain soit pire. Les interdits évoluent au rythme des marchés et la spirale s'accélère. Espoir en fin de droit, naît une nouvelle race de barbares, qui, fierté mise à l'encan, accumulent leurs rancoeurs dans une précarité née de nos gaspillages; peuple déshérité ayant pour seule loi la nécessité et pour seule politique l'urgence, mélange hétéroclite de sang aux racines arrachées. Nouvelle plèbe qui gronde dans les banlieues-ghettos, la masse des bannis gonfle encore, honteux d'une pauvreté, qu'on leur reproche comme un pêché. Lame de fond qui roule et nous submergera. Responsables tous, mais coupable personne. Les valeurs se liquéfient dans une décadence ouatée, tandis que la musique joue, plus forte chaque jour, contenant à grand peine, mais pour combien de temps encore, le silence assourdissant des millions d'âmes qu'on sacrifie et qui hurlent à la vie.
"Pan est mort, la société est arrivée au bas". Le contrefait supplante l'authentique: le pouvoir est au verbe, porte ouverte au mensonge. Bientôt, il sera à l'image, synthèse idéalisée d'une réalité oubliée. Alors, sur Internet ou ailleurs, chacun pourra, par procuration et donc sans risque, vivre l'amour à la carte et savourer l'ivresse de flirter avec la mort. Face à l'avènement du Virtuel, la corrida, antique refuge du Réel, cultive la nostalgie et se referme sur son mystère. A l'aube de sa vingt-cinquième heure, son mythe se dissout, soluble dans les affres d'une fin de siècle où la pauvreté effraie plus que la mort, et où flotte, par delà l'odeur de décomposition qui émane d'une société en pleine déliquescence, celle, obsédante, puissante et nauséabonde du nouveau Dieu universel: l'Argent.
Oracle de son temps et fils de son époque, faudra-t-il, pour subsister, que le torero combatte sur leur terrain, celui de l'outrance, la concurrence impitoyable des héros d'aujourd'hui? Rock Stars hallucinées aux rythmes incantatoires, prêtres d'une religion planétaire aux contours encore indéfinis mais où nous décelons -sexe, violence, frénésie- les germes d'une folie apocalyptique, ferment d'une révolution qui ne saurait attendre; amuseurs cathodiques bradant un idéal de médiocrité où le talent est supplanté par la chance, unique alternative à une horreur banalisée; héros éphémères du stade, chaudron où s'exacerbent les passions et où des apprentis sorciers sans respect ni morale, mijotent le fade brouet qui trempera le pain des niais.
Attend-on du torero qu'il amuse le peuple et l'élite, qu'il ait le triomphe honteux, ou cherche dans son malheur le réconfort d'une médiocre compassion? S'ils sont dérisoires parfois, les toreros, ces triomphateurs au regard triste, ne sont jamais dupes: leur force c'est leur mystère, la vérité leur ennemi. Désuets dans un monde où les transes collectives se font sous ecstasy, où la mort, plutôt que combattue, est occultée par la promesse d'un nirvâna éternel mais ô combien illusoire, où la vie n'a plus de prix puisqu'elle n'est que transition et où l'image reine pervertit toute raison, ils seront très vite inutiles.
Miroir délaissé d'une société en manque d'identité, le Mythe du Taureau mourra alors peut-être, parce que vidé de sens.
Plutôt que trop parler, les toreros ont la pudeur de se taire. Ils feignent l'ignorance et se contentent de durer. Princes d'un ailleurs désormais dévalué, à quoi bon justifier leur vécu trop intime? Tente-t-on de saisir dans leur regard le reflet fugitif de leur âme, ils baissent pudiquement les yeux, dissimulant leur identité sous les lumières de leur costume, apparence d'une gloire devenue prison dorée, mais offrant pourtant à qui sait écouter leur silence, l'écume évanescente de leurs rêves secrets.
Chercheurs d'absolus, ils se lassent parfois de trop de basses contingences, et, se retirant de l'arène comme d'autres du monde, s'affranchissent ainsi des contraintes du triomphe; injustice immanente du verdict populaire, foule comblée de bonheur ou frustrée de sa jouissance, qui, mouchoir brandi comme jadis elle levait ou abaissait le pouce, signifie sa sanction: vuelta finale où, sourire de circonstance, on répond à l'ovation; bronca sonore quand, fallacieuse allégeance, on s'offre à la colère. Croyant trouver dans leur renoncement le bonheur attendu, pour un temps ils goûtent le silence. Mais, désemparés bientôt par cette solitude nouvelle, cessant de croire qu'ailleurs que dans l'arène le bonheur les attend, ils comprennent que vivre n'a de prix, pour eux, qu'en toréant. Le regard illuminé par la douleur muette de ceux qui ont compris que le bonheur n'existe que dans la conquête, que la peine de demain fait partie du bonheur d'aujourd'hui, que la souffrance n'est rien qu'un caprice des dieux et que, pour vivre mieux, il faut garder secrète la blessure qu'ils portent en eux, cédant à l'impérieux besoin d'un poème d'amour ou d'une prière fervente, dans le secret d'une arène déserte, seuls ou pour quelques élus, ils renouent aussitôt qu'ils le peuvent le dialogue interrompu. Face au taureau, sans tromperie ni artifice, sans autre récompense non plus que célébrer à leur manière les fastes de leur jeunesse disparue. Manière d'exister quand même, de vivre malgré tout, pour que subsiste, au fond d'eux-même au moins, espace de liberté et de sagesse, un monde clos où le courage permet à l'homme de s'élever, théâtre intérieur des passions universelles, où, ainsi que dans la tragédie grecque, il met en scène sa propre destinée.
La réalité rejoint alors le mythe, quand, par la force de son désir et l'absolu de son offrande, le torero transcendé, préférant affronter le chaos à l'ennui, donne la vie au monde de ses rêves. Humain trop humain, il connaît alors avec ivresse l'illusion orgueilleuse de rivaliser avec les dieux, quand, démiurge olympien sacrifiant au Taureau sa passion éternelle, dans le secret des gestes de son langage étrange, il lui confie sa souffrance, lui offre son amour et parfois aussi sa vie. Modelant la matière à son image, maître de l'espace et du temps, principe organisateur d'une cosmogonie à son échelle, il tire son oeuvre du néant. Vertige d'une "Simultanéité éternelle: la présence permanente, éternelle et simultanée de toute chose mortelle, matérielle ou essentielle, intégrée à un ensemble comprenant la totalité du temps et imprégnant chaque pensée, chaque souffle, chaque geste, tel un Maintenant incandescent." Dépassement de soi sans pareil ni limite, clé d'une existence renouvelée et orgasme mystique, ressourcement instinctif dans les forces de la vie.
Quand le simulacre prend fin l'illusion se dissipe. Le sentiment du divin s'enlise dans le précaire, la désillusion naît de la lucidité. Que reste-t-il, alors, de nos amours et de nos rêves, des espoirs nés d'un bonheur entrevu? Souvenirs fugitifs et regrets confondus, faut-il mourir, ou vivre sur un malentendu? Renoncer à l'absolu et, troquant son idéal utopique pour de fausses certitudes, abdiquer sa liberté pour une veule servitude? Ou vaut-il mieux, au delà du bien et du mal et quelqu'en soit le prix, chercher dans une quête aussi vaine soit-elle, le sens hypothétique qui fait défaut à sa vie?
A chacun sa vérité, ses chimères ou son mythe.
Moi, transgresseur impénitent des interdits et des dogmes, voué en d'autres temps à la Géhenne de feu, poubelle qu'à l'humanité ont offerte les dieux; moi, don Juan inconstant qui séduis puis abandonne, dérobant lors de chaque conquête un fugitif instant d'éternité; moi, artiste illuminé perdu sur le chemin de quelque terre promise, acharné dans ma quête d'une perfection qui s'éloigne, si proche, semble-t-il, mais inaccessible à jamais; moi, âme désenchantée errant sur le fil de la désespérance, proie offerte aux démons et au dégoût de soi, entêté toujours bien que par avance défait; moi, humain faussement insouciant qui porte sa souffrance comme un fardeau léger hérité de l'enfance, sachant rire de tout pour ne pas en pleurer; moi, Icare impétueux que le Taureau a rendu sage, au terme d'un parcours initiatique et douloureux, enveloppé de tumulte et bravant la tourmente, sourd aux chant des sirènes et aux augures du temps, j'entre dans l'arène ainsi que d'autres en leur église; empli du soufle épique des thaumaturges et des prophètes, avec pour religion l'amour gratuit de l'idée pure, pour foi celle en l'universalité des âmes droites en quête d'absolu et pour vertu la tolérance, je fuis l'obscurité et cherche la lumière, poussière d'or portée par les caprices du vent. M'agenouillant face aux ténèbres d'où surgira celui qui me libèrera de mes doutes et m'offrira le repos, moi, Torero de solitudes, ravivant ma passion dans celle du Taureau et rejouant ma vie dans le mystère de sa mort, en créant, je tente de survivre; alors, Orphée charmeur violant l'interdit en osant contempler l'invisible, capable d'endormir le mal mais pas de le détruire, fier, libre, seul, face à l'éternité, au vide et au néant, en paix avec moi-même, vaincu ou triomphant, persuadé que "gémir, pleurer, prier est également lâche," je me tais, je m'offre et j'attend. Car que rêver de mieux, quand détaché des apparences parce que convaincu de leur vanité l'on choisit malgré tout de créer, sinon défier la mort avec panache et entretenir l'ambiguïté.