ALEF ET LES COSMOGONIES
Cent siècles passent. Dix mille ans, pendant lesquels l'homme se sédentarise et l'aurochs se transforme. Le chasseur devient agriculteur et éleveur (9000 av JC), l'aurochs devient taureau; le marquage des bêtes annonce le passage du symbole au signe et prépare l'invention de l'écriture qui naît en Asie Mineure, à Sumer (vers 3300 av JC), se développe en Egypte pour s'installer enfin dans l'Europe méridionale. Le A, tête de taureau renversée, signe du vocable alef qui signifie taureau, devient la première lettre de l'alphabet hébreux, né de la langue sémitique des Akkadiens et inspiré de l’écriture cunéiforme des Sumériens. Le savoir, jusque là mémoire transmise par l’éloquence, est l’objet d’une mise en ordre quasi scientifique : grâce à l’écriture, l'homme fixe ses pensées, écrit son histoire et imagine celle de ses origines, remontant, en amont du temps profane qu’il vit au présent, jusqu’au Grand Temps des Commencements, à ce moment charnière, quand, du Chaos Originel, surgit la vie.
Création par le Verbe d'un Dieu ou à partir d'un Etre Primordial, Océan générateur de Vie ou division d'une matière primitive souvent représentée sous la forme d'un oeuf, nombreuses sont les cosmogonies qui, quatre millénaires avant notre ère, tentent de décrire la formation de l'Univers. Explication poético-symbolique des origines, ces mythes mêlent l'histoire au merveilleux, englobant le sacré dans une réalité quotidienne dont les lois restent à découvrir, à travers une surenchère de miracles et d'êtres prodigieux, modèles exemplaires érigés en archétypes d’un état surhumain que chacun aspire à revivre et que les philosophes n’auront de cesse de retrouver, cherchant, par delà le monde imparfait des apparences, celui lumineux des Idées Pures; ainsi, l’anamnésis platonicienne, permettant, par l’exercice de la mémoire et la foi en la métempsychose, de réintégrer, par les vertus de l’extase, le Temps Primordial. Etonnante préscience, vingt cinq siècles avant sa découverte, de l’existence du gène qui daterait du début du vivant (3 milliards d’années) et qui, présent en chacun de nous et copié à l’infini de génération en génération, expliquerait que l’homme contemporain, au départ simple animal doué d’une capacité à jouir et à souffrir, se soit construit sur l’histoire de ses affects tout en subissant la loi de la sélection naturelle, milieu naturel et héritage génétique se combinant à part égale au fil des générations (ou des copies de copies de copies...) dans une interactivité constante permettant de retrouver, tel qu’il a été démontré par l’Institut de médecine moléculaire de Oxford, l’empreinte originale de l’homme de Cheddar, chasseur de l’âge de pierre (9.000 av JC), chez un professeur d’histoire vivant de nos jours sur les mêmes lieux.
NAISSANCE DES MYTHES
Partis d'un centre unique de diffusion (ce qui explique la concordence entre des cosmogonies parfois lointaines), point situé en Asie centrale et septentrionale, essaimés de l'Inde jusqu'à l'Asie du nord d'où ils seraient passés en Amérique du Nord, les mythes, dabord transmis de façon orale, sont, après l'invention de l'écriture, réunis sous forme de récit (Bible des Hébreux; Vedas des Aryens que Brahmâ donne aux hommes, livre sacré de l'Inde antérieur aux textes fondateurs de l'Indouisme; Zend-Avesta, livre sacré de l'Orient écrit par Zoroastre...). De ces mythes naissent les grandes religions qui à leur tour les transforment en dogmes, érigeant en morales ce qui n'était que rêves, condamnant ceux qui les transgressent au bûcher; chacune donne à son Dieu le nom et les apparences qui lui conviennent, le but commun étant d’assurer le pouvoir de leurs prêtres, privilégiés et infaillibles parce que proches du dieu: le principe de tout pouvoir résidant dans la force, naissent ainsi, tous plus terribles les uns que les autres et doués de pouvoirs redoutables, le boeuf Apis des Egyptiens, Zeus ou Jupiter des Païens, Brahmâ et Vichnou de l'Inde, Tuiston des Germains, Alci des Suèves, Teutatés des Gaulois, Odin des Scandinaves, Baal ou Moloch des Phéniciens, Babyloniens et Carthaginois, Mithra des Perses, Atys des Phrygien, Ammon de Lybie, Adonaï, Jéhova, Elohim ou Yahweh des Hébreux...
Six mille ans plus tard, tout aussi poétiques quoique moins imagés, les scientifiques sont formels: la formation de notre univers date de quinze milliards d'années, celle de notre planète de cinq, et l'apparition de l'homme d'à peine cinq à six millions (Lucy: - 3 180 000 ans). On prévoit même, hors toute intervention divine, que cet univers pourrait se rétrécir sur lui-même, d'ici quelques milliards d'années, dans un big-crunch que les prophètes de l'Apocalypse n'avaient pas imaginé. Il ne viendrait à personne l'idée de contester ces données. Et pourtant, après qu'Adam et Eve eussent été chassés du Paradis pour avoir osé goûter au fruit défendu de l'Arbre de la Connaissance (acte fondateur d'un obscurantisme érigé en dogme et point de départ d’une double malédiction, enfanter dans la souffrance et gagner son pain à la sueur de son front), il en fallut, du temps, pour que l'on reconnaisse que la Terre était ronde comme Erathostène l'avait pressenti (200 av JC) et qu'elle tournait autours du soleil comme Galilée le démontra, s'inspirant des travaux de Copernic (1543) qui lui-même avait pris pour base ceux du philosophe pythagoricien Philolaüs (450 av JC), auteur déjà connu et apprécié de Platon! Poursuivi à Rome par l'Inquisition (1633) pour avoir publié une théorie contraire au récit biblique de la Création, Galilée dut abjurer à genoux son hérésie devant le Saint Tribunal, murmurant toutefois pour lui-même: "Et pourtant elle tourne!"
La théorie du big-bang tue définitivement les mythes et seuls des esprits simples ou fanatisés peuvent encore croire que l'homme et le monde ont été créés quatre mille ans avant notre ère par un dieu barbu et chenu, comme la Genèse judéo-chrétienne, s'inspirant des mythologies mésopotamienne et égyptienne, le raconte. L'important est ailleurs. Car, analysés du point de vue de la psychanalyse, de l'histoire ou de l'ethnologie, les mythes, même erronés au regard de la science, demeurent un révélateur de l'inconscient collectif et conservent leur signification profonde, témoignant des préoccupations existentielles universellement répandues chez les premiers hommes et de leur souci constant d’accéder à une spiritualité supérieure ; nostalgie née de leur croyance en un Paradis Originel perdu, (Age d’Or ou Atlantide), point de départ d’une quête mystique que, à travers philosophies, religions ou pratiques magiques, symbolisera le syndrôme de l’Ascension au Ciel, pathétique tentative d’un retour vers la liberté perdue, représentée par l’élévation du corps éphémère vers la plénitude immortelle de l’esprit : extase ascensionnelle de Zoroastre (Zarathoustra), miraj de Mahomet, vol extatique du chaman, lévitation de divers mystiques, ascension du Bouddha, de Jésus et autres prophètes... Une ascension spirituelle vers un état de surhumanité qui sera traduite dans le monde profane par l’élévation vers le ciel de mégalithes (menhirs, dolmens, odalisques, pyramides, Ziggourat d’Our fin IIIeme millénaire av JC, prototype des tours babyloniennes immortalisée plus tard dans la Bible par celle de Babel, monument Bouddhique à Burabudur en Indonésie...), évoquant dans nombre de cultures la Montagne Primordiale, lieu d’union du Ciel et de la Terre, dont l’ascension rituelle, comme au Tibet, tout au long d’un parcours difficile jalonné de pierres gravées et ornées de cornes, conduit à l’Illumination... (dans la Bible, Moïse reçoit la parole de son Dieu au sommet du Mont Sinaï et dans le Nouveau Testament, c’est au terme de son ascension du Golgotha, nom hébreu du Mont Calvaire, que Jésus accède à son statut de fils de Dieu); une ascension spirituelle symbolisées aussi par l’élévation du chef guerrier sur le pavois ou le triomphe de l’empereur romain élevé sur les épaules de ses soldats; mais aussi par la construction éphémère mais symbolique de tours humaines toujours plus élevées que l’on retrouve dans de nombreux pays du pourtour méditerranéen (à l’image des Castellers du pays catalan), et surtout (pourquoi pas?), par la sortie a hombros (sur les épaules) du torero vainqueur, qui, sacrifiant des temps modernes, fermerait ainsi la boucle d’une transcendance du Monde par l’élévation au Ciel, renouvelant l’idée développée dans les Vedas où le sacrifice, en son ensemble, est la nef qui mène au Ciel (Catapatha Brâhmana, IV, 2, 5, 10), quand le sacrifiant se fait échelle pour atteindre le monde céleste (Taittvriya Sumhitâ, 1, 7, 9); thème intégré au complexe symbolique rituel commun à l’Inde, l’Asie Centrale, le Proche-Orient antique et conduisant à relever l’analogie existante entre les sept pas du Bouddha, les sept entailles pratiquées dans le bouleau cérémonial lors de l’ascension du chaman sibérien, les sept marches du poteau du sacrifice, les sept adolescents et les sept vierges sacrifiés chaque sept ans au Minotaure et les sept échelons gravis par les initiés dans les mystères de Mithra. L’association des deux ensembles d’idées -élévation spirituelle par l’extase (vers un septième ciel ?) et valeur transcendentale du sacrifice- se retrouvant peut-être, vestige de quelque rite magique originel à la signification similaire, dans la fresque énigmatique de Lascaux où, entre le taureau blessé à mort et l’homme couché, l’oiseau perché au sommet d’un mat dressé symboliserait (comme souvent par la suite) l’esprit de l’homme voyageant en état de transe. Ou de façon plus explicite encore dans les peintures du Drakensberg (province du Natal, Afrique du Sud), où des chamans, la tête ornée de cornes, entrent en transe au moment où la bête meurt.
Quoique l’on en pense, les préoccupations des premiers hommes sont les nôtres et les réponses qu'ils ont données à leurs interrogations expliquent notre histoire, nos cultures, nos espoirs, nos peurs et nos crimes. Laissons donc, par respect de l'ancienneté et admiration pour leur poétique, la parole aux hommes de ce temps.
AN 1 DE L'AGE DU MONDE
C'est en l'an 1 de l'âge du monde selon la Bible, (4004 av JC) que Dieu, après avoir tiré du néant le Ciel, la Terre et la Mer, créa l'homme à son image ; (Genèse, 2). Quelques 1656 ans plus tard, mécontent de son oeuvre, il se ravise: le déluge universel détruit une grande partie de la Création, seul Noé trouvant grâce à ses yeux. De Sem, fils aîné de Noé, naît alors en Chaldée le peuple Sémite.
Recoupement historique : à l'époque où l'on mentionne les Hébreux, les premiers empires sont nés : ceux du légendaire Gilgamesh à Uruk en Mésopotamie (IVeme millénaire av JC), de Ménés en Egypte (3197 à 2600 av JC), Nemrod en Babylonie, Assur en Assyrie. Première civilisation Chamite (d'où sont issus Berbères, Egyptiens, Lybiens, Kabyles, Touaregs, Abyssins, Arabes) à qui Memphis, Babylone, Ninive doivent leur premier éclat. Les grandes constructions s'élèvent sur les bords de l'Euphrate, du Tigre et du Nil (2625 av JC, pyramide de Snefrou). Les sciences s'élaborent en Mésopotamie et en Egypte : agriculture, architecture, commerce, musique, astronomie, mathématique, puis écriture cunéiforme et hiéroglyfique.
Retour à la Bible : en 2O47 de l'âge du monde, sur ordre de son Dieu, Abraham (descendant d'Arphaxad, 3eme fils de Noé) part d'Ur (Our), en Chaldée, traverse la Mésopotamie par Babylone, Mari et Alep, contourne le désert d'Arabie et établit le peuple hébreux dans la terre de Canaan (fils de Cham et petit-fils de Noé, 1921 av JC). Ce même peuple hébreux émigrera plus tard vers l'Egypte (1700 av JC), où une grande partie demeurera en captivité près de cinq siècles avant que Moïse (égyptien de naissance royale) ne le libère. Auparavant, les Semites, sur les bords du Tigre et de l'Euphrate, ont englobé ou assujéti les Chamites (selon la Bible, Ismaël, ancêtre de la nation arabe, est né d'Abraham et de sa servante Agar) et cohabité avec les Aryens venus du Caucase qui constituent la souche commune des nations indo-européennes à venir (Perses, Grecs, Romains, Celtes, Germains et Slaves). Rassemblés à l'origine en Bactriane, Sogdiane et Arie, les Aryens se dispersent: une partie se répand sur le plateau d'Iran (Médo-Perses) où, construite notamment sur les anciennes légendes de Gilgamesh (premier roi d’Ourouk vers 3000 av JC et héros de poèmes épiques Suméro-Akkadiens dont le thème est la conquête de l’immortalité : douze tablettes d’écriture cunéiforme datant de 700 av JC, racontent comment, tel Orphée, il descend aux enfers où il obtient d’Enlil, le Dieu-Taureau, qu’il en entrouve la porte pour pouvoir converser avec son ami Enkidou) naîtra la religion Mazdéiste (1000 av JC), plus tard réformée par Zoroastre (628-551 av JC), avant de séduire, sous forme du culte de Mithra, une grande partie du monde romain. Une autre partie descend vers l'Inde (2000 av JC) où elle instaure une société hiérarchisée dominée par les Brahmanes (prêtres). De leur religion, l’Hindouisme (du persan Hind = l’Inde), naîtra le Bouddhisme (VIeme av JC) qui au Tibet deviendra Tantrisme au VIIIeme siècle. Une dernière partie (Ibères, Celtes, Pelasges et Hellènes) progresse lentement (entre 2000 et 1700 av JC) de l'Est vers l'Ouest, du pied de l'Hindou-Kho vers l'Europe, anéantissant ou refoulant les nations peu nombreuses qui la peuplent (de la famille sytho-touranienne celles-là), dont les Vascons, qui, refusant l'intégration, se regroupent sur les deux versants de la chaîne pyrénéenne. Les hommes sont en place, revenons au taureau. ... suite...