1 - UN LIEN DE TOUJOURS
Depuis les origines les plus anciennes de la tauromachie en Espagne, un lien extrêmement étroit s'est établi entre la tauromachie et la fête.
Spectacle national par excellence, réjouissance pour toutes les couches de la société, les jeux taurins, sous les différentes formes que l'histoire leur ont données, ont rapidement constitué le cœur des festivités organisées pour la célébration d'un saint patron local ou d'un événement heureux, comme les visites royales, les mariages princiers ou les victoires militaires.
Cette liaison entre tauromachie et festivités s'est perpétuée jusqu'à aujourd'hui, et il s'est naturellement établi en France, où les grandes périodes d'activité tauromachique coïncident comme en Espagne avec les fêtes locales. De telle sorte qu'aujourd'hui, les grandes ferias, qui se définissent comme les séries de corridas de prestige données à l'occasion de ces fêtes, constituent l'armature du calendrier taurin, qui s'organise en fonction de leur succession : Fallas de Saint-Joseph en mars à Valence, Pâques en Arles, Feria de Abril à Séville, San Isidro en mai-juin à Madrid, Pentecôte à Vic-Fezensac et à Nîmes, Corpus à Grenade et Madeleine à Mont-de-Marsan, Sanfermines de Pampelune en juillet (1), Corridas Generales à Bilbao en août, Feria del Pilar à Saragosse en octobre, bien d'autres encore rythment par leur répétition l'année tauromachique et hantent les rêves de l'aficionado, qui fait son choix en fonction de ses goûts et de ses moyens
UNE INTIMITE FECONDE
La tauromachie, naturellement, profite beaucoup de ce lien avec la fête.
On peut considérer tout d'abord qu'elle en a retiré une partie significative de son identité même : même si les dimensions tragiques, si les arrière-plans philosophiques et religieux de la corrida sont évidents et nombreux, elle n'en reste pas moins avant tout un célébration festive (la Fiesta) ce qui lui assure à la fois son caractère singulier et son enracinement populaire. Tenter de réduire la corrida à une forme de mystère sacré, voire à un culte, sera toujours un contresens fondamental, précisément parce qu'à l'origine, c'est avant tout une réjouissance.
La fête assure ensuite à la corrida un fort retentissement public et une fréquentation optimale. Ainsi de nombreux spectateurs qui ne sont pas de véritables aficionados peuvent être amenés à assister à une ou plusieurs corridas, uniquement parce que celles-ci constituent l'une des composantes essentielles du programme de festivités auxquelles ils sont venus participer en famille ou avec des amis. Les aficionados proprement dits, eux, sont attirés par la succession rapprochée de plusieurs corridas prestigieuses, ou présentées comme telles, sachant qu'entre deux tardes, ils pourront profiter des autres plaisirs de la feria.
Sans doute, certaines ferias semblent-elles aujourd'hui peiner davantage à assurer le remplissage des arènes, en tout cas en Espagne, ce qui illustre la perte d'audience de la tauromachie sur la terre qui l'a vu naître. Ainsi en 2003, la moyenne de fréquentation des corridas de la feria n'a été, dans l'ordre alphabétique, que de 77 % à Castellon, de 51 % à Cordoue, de 38 % à Jaen, de 60 % à Malaga et de 66% à Salamanque.
Mais que l'on ne s'y trompe pas, dans ces villes la fréquentation moyenne des arènes en dehors de la feria est plus calamiteuse encore : 30 % à Castellon, 19 % à Cordoue, 10 % à Jaen, 26 % à Malaga et à Salamanque. De telle sorte que l'on peut affirmer que c'est bien encore à l'occasion de la feria que se remplissent le mieux les arènes.
Madrid et Séville constituent l'exemple paroxystique de cette réalité : à Las Ventas, la moyenne de fréquentation sur toute l'année est de 72 %, mais ce chiffre dissimule un écart considérable entre la San Isidro (98 %), la Feria de Otoño (82 %) et les corridas ordinaires qui ne dépassent pas … 28 %, Rameaux, Pâques et 15 Août compris, dates qui donnent pourtant lieu à des efforts particuliers de programmation. A la Maestranza, la moyenne annuelle de 59 % recouvre un écart entre la Feria de Abril (94 %), la San Miguel (59 %) et le reste (23 %). (2)
Le cas de la San Isidro est particulièrement intéressant, dans la mesure où cette feria, même si elle est censée célébrer le protecteur de la capitale de toutes les Espagnes, n'en est pas moins une création purement artificielle, lorsqu'à la fin des années 40, l'empresa de l'époque (3), a voulu relancer la vie taurine madrilène : par conséquent, elle ne s'appuie pas, à la différence de celle de Séville, sur d'autres attractions que celles que Madrid, qui ne se met pas spécialement en frais pour fêter le saint laboureur, offre tout le reste de l'année.
C'est que la feria, temps fort de l'activité tauromachique, en réunissant sur une période donnée les meilleurs toreros et les meilleurs toros, constitue pour les professionnels comme pour les aficionados une sorte d'observatoire permanent des variations de la côte des valeurs taurines : forme des toreros, qualité des toros, fréquentation publique. En bref, c'est devenu un rendez-vous incontournable, où le moindre événement est assuré d'un ample écho : l'on sait le poids, notamment en contrats, que peut représenter pour un torero un succès à Séville ou à Madrid, dans la fournaise de Pampelune ou sur le sable noir de Bilbao.
En outre, les grandes ferias, en faisant parler de la corrida un peu davantage qu'à l'accoutumée, lui permettent de percer le mur du silence médiatique derrière lequel elle a de plus en plus tendance à étouffer. L'on ne peut s'empêcher de remarquer à ce propos que dans les villes dans lesquelles le rendez-vous d'une grande feria ne lui donne pas son assise, l'activité tauromachique finit toujours par s'effilocher et passer inaperçue : Barcelone en constitue, malheureusement, l'exemple le plus flagrant depuis la désuétude de sa Feria de la Merced.
Les ferias constituent donc aujourd'hui le signe le plus visible de la permanence et de la vitalité de la tauromachie dans un monde qui lui paraît chaque jour plus contraire. De telle sorte que se poser la question de savoir si, en ce début du XXI° siècle, la tauromachie n'est pas malade de la feria peut sembler aussi provocateur, voire absurde, que se demander si le tennis est malade du succès de Wimbledon et de Roland-Garros, le rugby de l'audience du Tournoi des Six-Nations ou l'art lyrique du rayonnement des festivals de Salzbourg et d'Aix-en-Provence.
On laissera aux amateurs de tennis, de rugby ou d'opéra le soin de répondre à la question pour ce qui les concerne. Quant à nous, fidèles à la tradition de réflexion critique qui est aux sources mêmes de Paris-Aficion, nous ne devons pas nous interdire de nous poser les questions qu'amènent inéluctablement les évolutions actuelles de notre art favori.
UN NOUVEAU CONTEXTE
Car, au fil des ans, la fête a évolué : mobilisant des moyens matériels de plus en plus considérables, fortement médiatisée, tirant profit de la mode de la movida, puis du style latino, qui dans le monde entier ont imposé l'assimilation de la culture ibéro-américaine à l'esprit festif, elle est devenue une organisation complexe au sein de laquelle gravitent de lourds enjeux économiques, touristiques, et donc politiques. Ce sont désormais des millions de personnes qui se retrouvent dans les rues de Nîmes à Pentecôte ou de Pampelune pour célébrer San Fermin, et ces fêtes, qui n'ont plus rien de spontané ni d'improvisé, auxquelles on vient participer du monde entier, sont devenues de vrais symboles de l'identité de la ville.
Dans ce nouveau contexte, la place traditionnelle de la tauromachie risque d'être remise en cause : sans être marginalisée vraiment marginalisée, encore que son public ne représente qu'une fraction infime de celui qu'attire la fête (4), elle va se trouver en contact avec des réalités autres que les siennes propres, et imbriquée dans un système dont elle va forcément avoir du mal à conserver la maîtrise.
On vient de dire tout ce qu'elle a pu, et peut encore, retirer de positif de ce brassage ; pourquoi ne pas se demander si, au passage, elle n'a pas subi aussi des influences moins heureuses ?
2 - DE PLUS EN PLUS DE CORRIDAS
La première constatation qui s'impose à tout observateur des réalités tauromachiques actuelles est bien l'augmentation constante, du nombre de manifestations taurines (5).
UNE ENVOLEE SANS PRECEDENT
Les étapes de ce processus sont bien connues. Il y a un siècle à peine, au moment du célèbre " Age d'Or " qui vit la rivalité de Joselito et de Juan Belmonte, le nombre de corridas formelles célébrées chaque année ne dépassait guère 200 à 250, et cet ordre de grandeur est resté approximativement le même jusqu'à la fin des années soixante (6) : cela a précisément été l'un des aspects de la révolution provoquée par El Cordobès de conduire à un dépassement systématique des 300 corridas annuelles à partir de 1965. Le décollage économique de l'Espagne dans les années quatre-vingt a rapidement fait franchir aux statistiques la barre des 500 corridas par an, puis celle du millier, atteinte pour la première fois en 1999 ; et en 2003, un record absolu a été atteint avec 1.077 corridas pour l'ensemble des trois pays européens d'aficion.
Et ce chiffre ne tient compte ni des novilladas, ni des corridas équestres, dont il sera question plus loin.
En France, l'activité a bondi de 136 à 159 manifestations entre 2002 et 2003, soit une augmentation de 16 % en un an !
L'objet de cet article n'est pas d'étudier les causes et les conséquences de cette envolée, qui ne se rapportent pas toutes à la réalité des ferias. Certaines ferias sont d'ailleurs restées d'une consistance remarquablement stable pendant toute cette période, comme celle de Pampelune qui fait figure à bien des égards, sinon d'exception, du moins de cas très particulier dans le paysage taurin actuel.
On ne peut s'empêcher malgré tout de voir un lien entre ce phénomène spectaculaire d'augmentation du nombre des manifestations taurines et l'évolution de la fête : celle-ci, si elle n'a pas provoqué l'envolée, en a tout de même largement bénéficié, comme le prouvent la dilatation récente d'un certain nombre de ferias existantes et la création continuelle de nouvelles ferias.
DE LA DILATATION A LA BOURSOUFLURE
Deux exemples paraissent particulièrement révélateurs, l'un situé en Espagne, et c'est celui de Madrid, l'autre pris en France, celui de Nîmes.
Comme on l'a dit plus haut, la San Isidro a été créée de manière artificielle à la fin des années quarante, afin de replacer la capitale espagnole dans son rôle de première place taurine du monde après la période difficile de l'immédiat après-guerre civile. Elle ne comportait alors qu'une quinzaine de corridas étalées sur deux semaines, ce qui suffisait à la faire apparaître comme le plus grand cycle taurin jamais organisé, comme il convenait à la première place du monde. Et lorsqu'en 1964, l'année de la confirmation d'alternative d'El Cordobès, il y a donc seulement quarante ans, une seizième corrida a été ajoutée, cela a fait événement.
En cette année 2004, la San Isidro proprement dite a comporté vingt-huit manifestations ; et si l'on ajoute à ce chiffre, la Miniferia de la Comunidad, créée postérieurement à la San Isidro autour de la célébration du Dos de Mayo, et qui se déroule quelques jours à peine avant le grand cycle, ainsi que les grandes corridas traditionnelles de la Prensa et de la Beneficiencia, qui sont comptées à part, c'est au total trente-quatre manifestations qui se seront déroulées à Las Ventas du 29 avril au 10 juin, soit pour ainsi dire plus d'un mois d'activité quasi-quotidienne et largement plus du double d'il y a quarante ans.
Même constatation à Nîmes. Les fêtes de Pentecôte existent depuis longtemps, mais l'engouement dont elles bénéficient depuis la fin des années soixante-dix, a conduit à les développer de manière considérable : manifestations matin et soir pendant le week-end lui-même, mais aussi le vendredi, puis le jeudi après-midi et même, depuis quelques années, le mercredi ; depuis trois ans, corrida le jeudi de l'Ascension, pour préluder à la feria, complétée en 2004 par une novillada matinale. Il n'est pas exclu d'imaginer, sur cette lancée, qu'un jour Ascension et Pentecôte se rejoindront pour ne plus former qu'un cycle unique d'une dizaine de jours.
Sans oublier que parallèlement, une nouvelle feria, dite des Vendanges, a été créée en septembre, ainsi qu'une feria en février, sous les arènes couvertes de la célèbre bulle, feria composée de quelques novilladas au départ, puis de quelques novilladas et d'une corrida, jusqu'à la naissance, en février 2004, d'un cycle complet de corridas formelles, qui pourrait être complété à nouveau de novilladas en 2005 (7).
Madrid, Nîmes : on pourrait croire que seules de grandes métropoles taurines ont été concernées ; mais ce ne serait pas exact.
Si l'on prend, en effet, le cas de Vic-Fezensac, qui est si différent à tant d'égards de celui de Nîmes, l'on s'aperçoit que la célèbre Pentecôte n'était composée, il y a vingt ans, que de deux corridas et d'une novillada ; une quatrième manifestation a été ajoutée en 1987, sous la forme d'une novillada non piquée, et une cinquième en 2002, pour donner à la feria sa consistance actuelle de quatre corridas et d'une novillada. Une novillada piquée a été ajoutée à la programmation, au début du mois d'août, et une fiesta campera en septembre.
Aucune ville taurine, ou presque, n'a donc été épargnée par une tendance dont on voit mal aujourd'hui ce qui pourrait l'inverser.
A côté de cette augmentation de calibre des ferias traditionnelles, on a vu apparaître de nouveaux cycles. La France s'est particulièrement distinguée en la matière ces dernières années, avec la création de ferias étalées sur plusieurs jours à Céret, Toulouse-Fenouillet, Istres, Bourg-Madame et Carcassonne ; sans oublier Floirac, qui paraît tenté d'en faire autant (8).
L'Espagne, même si c'est de manière moins spectaculaire, compte tenu de la densité de la programmation traditionnelle, ne reste pas à l'écart : par exemple, la reprise d'une activité taurine à San Sebastian a vu le retour d'une Semana Grande au mois d'août, tandis que la feria hivernale de Valdemorrillo tente de s'imposer comme le premier grand rendez-vous de la saison, avant même Castellon ou Valence ; quant à la navarraise Arnedo légitimement fière du succès de son Zapato de Oro, cycle de novilladas piquées, a créé le Zapato de Plata, destiné, lui, à la promotion des novilladas non piquées.
SIGNES EXTERIEURS DE BONNE SANTE
Il est d'usage de se féliciter de cette évolution, en ce qu'elle témoignerait d'une bonne santé apparente de la tauromachie, en particulier dans notre pays. Et de fait, l'augmentation du nombre de manifestations tendrait à prouver que, loin de connaître un déclin, et malgré l'action conjuguée de tout ce qui pourrait détourner le public des arènes (le prix de plus en plus prohibitif des places, la concurrence d'autres activités, et notamment le sport et la musique, l'absence complète de la tauromachie dans les médias de communication de masse, la diffusion des idées relatives à la protection des animaux, et, plus généralement, un " air du temps " de moins en moins favorable à la corrida), la tauromachie maintient globalement ses positions, et se développe même loin.
En réalité, les choses sont plus compliquées que cela. Le seul indicateur sérieux du dynamisme de la tauromachie, avant celui du nombre de manifestations, semblerait devoir être celui de la progression et du renouvellement du public accueilli. Or l'on ne dispose pas d'indicateur de cette nature, ni même d'étude tant soit peu sérieuse de la question.
Tout ce que l'on peut faire sur ce plan est d'observer l'évolution des statistiques de fréquentation ; or sur ce terrain, la situation se révèle nuancée.
La France résiste plutôt bien, amenant certains critiques espagnols à parler de " miracle français " : comme on vient de le voir, le nombre de spectacles augmente, et malgré cela, malgré l'augmentation constante des tarifs, le public continue à suivre, ainsi qu'en attestent les difficultés constantes à se procurer des places dans certaines arènes. Le fait que la feria de Fenouillet, où personne n'était jamais allé, ait pu, au milieu des champs, dans une arène semi-mobile, réunir 27.000 spectateurs (9) dès la première année donne incontestablement à réfléchir.
En Espagne, cependant, la situation est différente : certes, comme on l'a vu plus haut, la fréquentation des arènes est globalement plus satisfaisante en temps de feria qu'en dehors, mais certains taux de remplissage n'en demeurent pas moins préoccupants. Les publications spécialisées espagnoles relatent semaine après semaine des corridas de figuras qui ont eu lieu devant des arènes à moitié pleines, donc à moitié vides. Madrid est, en dehors de la San Isidro, un véritable désert de pierre. Le 12 octobre 2003, Dia de la Hispanidad et jour traditionnel de corrida à Séville, la Maestranza a réalisé une demie entrée, sans que l'on puisse imputer ce résultat médiocre à la concurrence du " seul contre six " de Morante de la Puebla à Jerez de la Frontera, qui n'a lui-même pas fait le plein en dépit de l'attente que cet événement avait pu susciter et du parfum de scandale dont il était entouré.
Cela devient si préoccupant que la baisse de la fréquentation n'est plus un sujet tabou parmi les professionnels : ainsi les organisateurs de la feria de Leon ont-ils officiellement annoncé une baisse de 25 % des entrées en 2003.
Si bien que l'on ne peut s'empêcher de se demander si, à force de multiplier le nombre de manifestations comme on le fait actuellement, l'on ne risque tout de même pas de rencontrer une limite d'extension et de renouvellement du public. Et c'est là que l'on rencontre une question tout à fait essentielle à la compréhension de la vie taurine actuelle : la question de l'abono.
C'est un sujet difficile : d'abord, parce que la transparence n'est pas forcément la caractéristique prédominante de la gestion du système taurin ; ensuite, parce qu'il peut y avoir autant de situations différentes que de villes, en France comme en Espagne. Mais il est indispensable de l'évoquer ici, ne serait-ce que parce que c'est bien la feria qui constitue le moteur de l'abonnement, y compris lorsqu'il existe un mécanisme d'abonnement à l'année.
L'abonnement s'est progressivement imposé parce qu'il constitue l'instrument idéal permettant de concilier les intérêts des trois parties prenantes à l'organisation d'une activité tauromachique : le propriétaire des arènes, qui est le plus souvent une collectivité publique, l'empresa, qui, quelle qu'en soit la forme juridique, en assure l'exploitation et établit la programmation, et enfin, le public lui-même.
Et d'abord les collectivités territoriales, propriétaires des arènes et responsables, directement ou par personne interposée, des fêtes. Ces collectivités ont essentiellement trois préoccupations, étroitement liées les unes aux autres : que les arènes soit le plus fréquemment possible utilisées, pour amortir les coûts de construction et d'entretien (11), que leur exploitation procure les ressources financières les plus élevées, sous la forme, par exemple, de redevances que l'exploitant va verser, et enfin que la programmation soit la plus brillante possible, pour honorer la réputation de la ville et faire venir un public nombreux.
Ces préoccupations amènent les autorités locales à exercer une pression très forte sur les empresas pour augmenter le nombre de manifestations, d'autant qu'elles ne sont pas insensibles non plus, loin s'en faut, aux retombées économiques et commerciales des grands cycles taurins.
Pour répondre à ces préoccupations, mais aussi pour accroître ses chances de rentabiliser sa gestion, d'autant que les périodes d'adjudication ont tendance à être de plus en plus courtes, l'empresa n'a d'autre ressource que de bâtir une programmation toujours plus riche, à défaut d'être toujours plus dense, dans laquelle des manifestations coûteuses, comme les corridas de vedettes, serviront de produit d'appel ; le coût de ces manifestations devra être équilibré par des manifestations moins coûteuses, que l'on parviendra à vendre malgré tout au public, sur lequel elles sont susceptibles d'exercer moins d'attrait, en les incluant dans un abonnement.
Souscrit longtemps à l'avance, ce qui ne peut que faire du bien à la trésorerie, et presque toujours systématiquement renouvelé (12), l'abonnement assure sa recette à l'empresa ; peu importe dès lors, aux yeux de cette dernière qu'il ne garantisse ni la qualité moyenne du programme, ni même seulement le remplissage effectif des arènes (13).
Le public, enfin, a la certitude, grâce à l'abonnement, de pouvoir assister à toutes les corridas, même la pancarte de " No Hay Billetes " risque d'être affichée à l'entrée. L'abonnement crée en outre entre l'abonné et les arènes un certain lien affectif, à condition, bien entendu, que la souscription de l'abonnement constitue bien un geste d'aficion, et non, comme c'est de plus en plus le cas, le souci de sacrifier à un rituel social.
Tout le monde semble donc tirer profit du système de l'abonnement, d'où son utilisation quasi-systématique dans toutes les arènes du monde, et notamment à l'occasion des ferias. Seulement, de par sa logique même, ce système nourrit un déséquilibre dangereux entre d'une part l'empresa, à qui il donne un véritable chèque en blanc pour la programmation des arènes, à la seule condition que cette programmation soit suffisamment intéressante pour que l'on ait envie de renouveler l'abonnement l'année suivante, et encore cette sanction du non-renouvellement apparaît-elle comme très théorique ; et d'autre part l'aficionado, qui, une fois l'abonnement souscrit, a les mains liées, et sur le dos de qui vont donc pouvoir se faire les arbitrages entre intérêts du propriétaire et intérêts de l'exploitant.
Le système de l'abonnement a, entre autres causes, permis le gonflement du nombre des manifestations, puisque le public, captif, devait nécessairement suivre s'il voulait conserver le précieux sésame. Et cette simple considération montre combien il serait illusoire de croire que le développement de l'activité tauromachique et la multiplication du nombre des ferias ont provoqué un véritable élargissement et un renouvellement durable du public, ce qui serait à mettre à leur crédit. La réalité est sans doute moins favorable.
L'obésité, on le sait bien maintenant, n'est pas un signe de bonne santé, au contraire même.
D'autant que la multiplication du nombre de corridas a placé les professionnels taurins face à un défi redoutable : celui de parvenir à alimenter, en hommes et en toros, un calendrier de plus en plus lourd et exigeant, ce qui n'a pas manqué d'exercer de fortes pressions sur toutes les structures de l'activité taurine. Il faut donc à présent se demander si ces pressions n'ont pas affecté la substance même de la corrida, en essayant, là encore, de distinguer ce qui est le fait de la massification en général et ce qui peut être plus spécialement imputé à la nouvelle importance prise par la feria.
I
3 : TOREO EN SERIE, TOREO DE SERIE
Plusieurs approches permettent d'aborder un sujet aussi vaste que complexe.
UNE PROGRAMMATION RECOMPOSEE
Si les statistiques globales font apparaître, comme on l'a vu, une forte augmentation du nombre de manifestations, elles dissimulent en réalité une évolution assez différente selon le type de manifestation que l'on considère.
Si l'on y regarde de plus près, l'on s'aperçoit que les 1861 manifestations de la temporada 1984, il y a tout juste vingt ans, comprenaient 789 corridas formelles à pied, soit 42 % de l'ensemble, et 766 novilladas, soit à nouveau plus de 40 % du total, les 306 corridas à cheval formant les 16 % restants.
Vingt ans plus tard, en 2003, 2234 manifestations ont été recensées, soit une progression globale de 20 %. Les corridas formelles à pied, au nombre de 1077, ont progressé de plus de 30 %, soit davantage que l'ensemble, et représentent désormais 48 % du total. Les corridas équestres ont bondi à 462, soit une progression de 50 %, ce qui leur permet de constituer près de 21 % de toute l'activité tauromachique. Les novilladas, elles, ne sont plus que 695, soit une diminution de plus de 9 %, ce qui ramène leur part à 31 % du total.
La progression globale de l'activité s'est donc faite au profit de la corrida à cheval, et accessoirement de la corrida à pied, au détriment de la novillada.
Cette évolution a, là encore, plusieurs causes, qui dépassent le cadre du présent article. Par exemple, l'art du rejoneo, dont le développement constitue l'un des faits les plus marquants de l'histoire taurine des cinquante dernières années, doit certainement l'engouement dont il bénéficie à la fois à son caractère plus spectaculaire que celui de la corrida à pied, à la vogue croissante de l'équitation (combien de spectateurs de corridas équestres sont d'abord venus et viennent encore pour voir d'abord les chevaux ?) et, sans doute, à un aspect moins sanglant que la corrida à pied, encore que ce point soit à discuter (14). A l'inverse, la novillada pâtit à l'évidence du caractère très précaire de son montage (15), comme du moindre intérêt qu'elle a toujours éveillé, bien à tort du reste, auprès du public.
Le développement des ferias a-t-il malgré tout joué un rôle dans cette évolution ? Sans doute, quoique de façon assez contrastée.
Il semble tout d'abord évident que, si la feria n'a pas à proprement parler créé la vogue de la tauromachie équestre, elle s'en est emparé et lui a permis de se porter au niveau où nous la voyons aujourd'hui : il n'y a plus, ou presque (16), de grand cycle taurin sans une ou plusieurs corridas à cheval ; et il ressort de l'étude de fréquentation de 6Toros6, évoquée plus haut, que c'est la corrida à cheval qui a réalisé en 2003 la meilleure entrée dans un nombre important de ferias, parmi lesquelles celles d'Arles, Alicante, Cordoue, Puerto de Santa Maria, Logroño, Pampelune (!), Salamanque et Santander. La tauromachie équestre trouve donc dans les grandes ferias un terrain privilégié de développement.
Sur la novillada, en revanche, l'appréciation est plus délicate : comme on l'a dit plus haut, cette forme de manifestation exerce probablement un moindre pouvoir d'attraction sur le grand public, et sa raréfaction dans les grands cycles taurins n'est pas, de ce point de vue, surprenante. Mais, à l'inverse, il faut souligner le développement de ferias strictement composées de novilladas (Arnedo, Algemesi (17), Arganda del Rey, et, en France, Hagetmau et Parentis), ou de grands cycles de promotion organisés par de grandes arènes en marge de leur programmation habituelle (Saragosse, Saint Sébastien, Valence, Madrid en été, Nîmes en février, avant que les corridas ne supplantent les novilladas sous la bulle, Arles à partir de cette année : autant d'événements qui contrecarrent, et il faut s'en réjouir, la tendance structurelle à la baisse du nombre de novilladas. De plus, il faut bien voir que des considérations d'ordre financier peuvent jouer en faveur du maintien de novilladas dans les grands cycles : leur coût de montage, plus faible, équilibre, au sein d'une programmation, celui de corridas de vedettes, au cachet élevé. De telle sorte que sans la feria, la place de la novillada, déjà en recul, serait plus restreinte encore.
Avant de passer, et de s'arrêter plus longuement, sur la corrida formelle proprement dite, qui mérite de longs développements, un mot sur une mode, partie des ferias du Levant (Castellon, Valence), mais qui est en train de se propager à grande vitesse de part et d'autre des Pyrénées, celles du recorte . C'est nouveau, c'est jeune, c'est sportif, c'est bon marché, c'est, en principe, inoffensif pour le toro, cela a donc tout pour plaire au public, qui se déplace en masse, même dans la touffeur des soirées estivales à Madrid : autant dire qu'il faut sans doute s'attendre à un développement important de ce type de manifestations dans les années qui viennent.
Une ultime remarque, enfin : il y a un type de manifestation spécifique à la feria, c'est la corrida matinale, qu'elle soit formelle ou non, à pied ou à cheval. C'est bien entendu la volonté de densifier la programmation des ferias, et d'occuper autant que de tenir captif le public, qui a conduit à cette innovation. Elle apparaît à bien des égards discutable dans la mesure où elle met à rude épreuve aussi bien la cosmographie tauromachique traditionnelle (plus d'ombre ni de soleil) que la capacité de concentration des aficionados qui assistent aux deux manifestations ; mais elle est incontestablement entrée dans les mœurs, au point de s'étendre à des journées ordinaires : c'est un des apports les plus manifestes de la feria à la vie taurine contemporaine (18).
LE VEDETTARIAT ET SES DERIVES
Si l'on en vient donc à l'influence que le développement de la feria a pu avoir sur la corrida formelle proprement dite, force est de constater l'existence d'un lien fort avec le vedettariat.
A dire le vrai, ce lien est à la fois ancien et réciproque. Ancien, parce que de tous temps et en tous lieux, la venue aux corridas des fêtes des vedettes du moment a été un élément d'attraction du public et d'émulation entre les villes ; et réciproque, parce que si les ferias ont besoin de la venue des vedettes, elles contribuent à les fabriquer, en leur fournissant leurs occasions de triomphe les plus marquantes.
Avec le développement des enjeux économiques et médiatiques de la feria, le lien semble s'être resserré, et la pression plus forte, comme en témoignent les multiples péripéties, désormais suivies en temps réel sur Internet, qui, à l'approche des plus grands cycles, émaillent les relations entre empresas et apoderados, précisément autour de la participation de telle ou telle vedette : viendra ou viendra pas, combien de fois, face à quels toros, avec quels compagnons de cartel, à quel prix … C'est que les corridas de vedettes constituent l'élément essentiel de l'intérêt du public et de la critique pour la feria, et donc la meilleure incitation à la vente des abonnements, sur laquelle repose l'équilibre de tout le système.
Certes, les corridas dites toristas (19) n'ont pas disparu de l'affiche. On est tenté de faire à leur propos un parallèle avec la situation des novilladas en constatant que certaines ferias se sont ouvertement spécialisées dans ce registre (20), et en avançant que les autres veillent à ne pas les éliminer totalement de leur programmation, tant par un souci sincère de diversification de leur programmation que parce que le montage de ces corridas leur revient moins dès lors qu'il fait appel à des élevages et à des toreros moins côtés.
Certes aussi, les toreros locaux bénéficient souvent d'un accès privilégié aux ferias de leur région.
C'est malgré tout sur les vedettes toreristas (21), celles que l'on appelle les figuras, qu'a pesé l'essentiel du poids du développement du nombre des corridas en général, et des ferias en particulier, comme en atteste le nombre de corridas, largement supérieur à 80, que toréent à présent chaque saison les premiers de l'escalafon, et le record, souvent mentionné mais proprement ahurissant, dont est titulaire Enrique Ponce : plus de 100 corridas pendant dix années consécutives (22)! Rappelons-nous qu'au milieu des années quatre-vingt, Espartaco et Niño de la Capea se disputaient la première place avec soixante corridas à peine.
Un tel phénomène ne peut demeurer sans conséquences fâcheuses : car même si l'on est doté de facultés tauromachiques hors du commun, même si l'on dispose d'une bonne résistance physique et mentale, mais aussi d'une solide organisation matérielle, ce qui est le cas de tous les toreros qui évoluent à ce niveau, il est impossible d'être au plus haut niveau à chaque comparution. Et le risque est fort de recourir à de certaines facilités, voire de sombrer dans la routine.
Pour alimenter d'ailleurs le nombre démesuré de corridas, il ne suffit pas de donner l'occasion aux figuras de toréer davantage. Il faut donc recourir à d'autres expédients : alternatives précipitées, sitôt qu'un novillero semble plaire tant soit peu au public, figuritas promues au rang de vedettes à part entière et promenées de place en place alors que dans un système moins dilaté, plus personne ne s'intéresserait à elles depuis belle lurette (23), vétérans tirés de leur retraite, tout est bon pour faire tourner un " circuit " qui ne se maîtrise plus. Ce grand tourbillon fait de plus en plus penser à celui du show-business ; hélas, loin de permettre à des hommes de valeur de percer ou de se maintenir dans un monde reconnu comme l'un des plus difficiles qui soient, il semble avoir accentué les défauts du système.
La situation n'est pas, et loin s'en faut, meilleure du côté des toros : pour pouvoir toréer beaucoup, les toreros, ou du moins les plus sollicités, c'est-à-dire les vedettes, ont intérêt à affronter toujours, ou le plus souvent possible, des toros, sinon tout à fait du même élevage (24) du moins du même encaste, ce qui réduit les risques de mauvaise surprise dans le ruedo, surtout si l'on a appris à bien connaître le comportement des toros en question au moyen de tientas ou de corridas en privé de ce même sang.
C'est bien sur l'élevage du toro brave que la multiplication du nombre des corridas, notamment en feria, a eu les conséquences les plus graves : elle a fait la prospérité d'élevages uniquement orientés vers la production en série d'un animal suffisamment présenté sur le plan physique pour franchir la barrière des reconocimientos vétérinaires et des publics les plus exigeants, capable de donner du jeu dans le meilleur des cas, mais plus noble que brave, de sorte que faiblesse et fadeur font plonger la corrida dans l'ennui.
Les statistiques sont, hélas, une fois de plus éloquentes : la ganaderia de D. Joaquin Nuñez del Cuvillo, habituée de toutes les grandes ferias, avait lidié 26 toros en 1991 ; elle en a lidié 135 en 2003. Et celle d'Alcurrucen, qui n'a acquis son ancienneté qu'en 1989, a lidié 155 toros en 2003, soit 25 corridas (25) ! L'on a beau se dire que la génétique moderne, l'art vétérinaire et les subventions communautaires ont favorisé de tels miracles, l'on n'en est pas moins inquiet sur le respect de règles de sélection strictes quand on voit de tels résultats.
D'ailleurs, comme ces élevages n'arrivent même plus à faire face à la demande, on assiste à une multiplication de " seconds fers ", comme certains vignobles commercialisent sous un autre nom les vins qui ne remplissent pas tout à fait les conditions pour être vendus sous l'appellation principale, mais qui, ainsi assemblés différemment et sous une autre étiquette, s'écoulent tout de même : ainsi, pour ne citer qu'un exemple, D. Victoriano del Rio, autre éleveur présent dans la plupart des ferias, commercialise à présent des toros sous un autre fer que celui qui porte son nom, Toros de Cortes.
Il est permis de se demander ce que de telles pratiques laisseront subsister de la notion de toro bravo qui est un pilier de la corrida. Le public, comme on l'a dit, est loin d'y trouver son compte, mais pas les toreros qui les imposent pour ne pas rencontrer trop de problèmes dans leur épuisante tournée des ferias ; tant pis si l'image de la corrida doit en être profondément altérée.
Le résultat de tout cela, souvent dénoncé dans ces colonnes, est une uniformisation généralisée de la vie taurine ; cette uniformisation constitue un piège redoutable pour l'avenir de la tauromachie.
Il est certes assez difficile de faire la part des choses entre l'attrait que peut exercer sur le public la présence à l'affiche des grandes vedettes, et la lassitude que ne peut manquer d'entraîner, feria après feria, la répétition des mêmes cartels : d'un bout à l'autre de la France et de l'Espagne, les empresas répètent inlassablement les mêmes prestations, au point que lorsque l'une d'entre elles fait l'effort d'une combinaison un tant soit peu originale, une bienfaisante impression de renouvellement s'installe aussitôt.
De ce point de vue là, l'on peut regretter que, sauf de rares exceptions, le développement des ferias, n'ait pas contribué à une diversification de l'offre taurine ; il n'y a qu'à examiner les cartels de la dernière-née d'entre elles, celle de Fenouillet, pour mesurer avec quel naturel elle s'est glissée dans le moule. Qu'importe, objectera-t-on, puisque le public s'est déplacé en masse ? Certes, mais se déplacerait-il moins si on lui proposait une programmation plus imaginative, plus innovantes ? De nombreuses institutions culturelles ont montré que l'on pouvait rompre avec la routine sans renoncer au succès. Et puis jusqu'à quand le public acceptera-t-il passivement de venir voir un peu toujours la même corrida ?
Car il y a plus grave : le phénomène ne semble avoir épargné ni le déroulement de la lidia, ni la substance même du toreo.
Y-A-T-IL UN " TOREO DE FERIA " ?
La question contient bien sûr sa part de provocation. Elle se doit malgré tout d'être posée.
Comme on l'a vu plus haut, l'empresa a besoin, pour assurer le succès de son exploitation, de remplir le plus possible ses arènes avec un public qui ait le sentiment d'y passer un moment privilégié en voyant évoluer des toreros connus ou reconnus ; ceux-ci, aux prises avec un planning démoniaque, condamnés, dans un contexte hautement compétitif, à ne pas décevoir, ne serait-ce que pour être réinvités, ne peuvent toujours " déboucher le flacon ", mais ont intérêt à faire croire qu'ils y parviennent.
Ainsi, petit à petit, s'est élaborée une formule standardisée qui essaie de répondre à la fois aux besoins de l'empresa, aux goûts du public majoritaire et aux possibilités des toreros ; et cette formule est désormais le lot courant offert par la plupart des ferias (26).
Cette formule est centrée sur la faena de muleta, censée exprimer à elle seule la quintessence de l'art du torero et lui donner en tant que telle les chances optimales de succès. Sur la base de ce principe, tout doit être sacrifié à la possibilité d'une bonne faena. Et en tout premier lieu le tercio de piques, soupçonné de priver le toro de ses forces pour la suite du combat et qui, de surcroît, se trouve opportunément être celui qui plait le moins au grand public en raison de son caractère violent. Mais aussi, le tercio de banderilles, lorsque le maestro ne l'effectue pas lui-même (27), qui est de plus en plus fréquemment bâclé et limité à deux paires de banderilles, toujours pour ménager le toro.
Que reste-t-il, dans cette formule, du concept original de la lidia ? De moins en moins de choses, même s'il est exact que cette évolution, et notamment la crise de la pique a d'autres causes que l'augmentation du nombre des corridas et le développement des ferias. Mais si ces dernières constituent bien la vitrine de la tauromachie, est-il judicieux d'y faire la promotion d'un produit abâtardi, qui a un rapport de plus en plus lointain avec la vérité de la fiesta brava, pour se rapprocher d'un spectacle (28) sportif et chorégraphique édulcoré ? On conviendra qu'il y a là, sinon une supercherie, du moins un brouillage, ou si l'on préfère un mélange des valeurs, qui ne peut manquer de préjudicier à la tauromachie.
Autre exemple de mélange de confusion, lié à la nécessité d'assurer en permanence la promotion commerciale de la feria à l'intérieur et à l'extérieur des arènes : lorsque la formule risque de s'émousser, à force d'être répétée, il faut créer des événements, même s'il ne s'agit en vérité que de pseudo - événements : alternatives spectaculairement orchestrées (Manzanares hijo à Alicante en 2003, par exemple), retours de retraite (Manzanares padre e hijo au cartel de la même corrida à Alicante toujours en 2004 : pareil filon doit s'expoiter jusqu'au bout), seuls contre six (en trois mois de saison cette année, déjà Morante et Uceda Leal à Madrid, Finito à Cordoue (29)), mano a mano sensé arbitrer des rivalités au sommet, adieux plus ou moins définitifs, tout est exploité pour donner au public le sentiment qu'il va vivre ou qu'il a vécu quelque chose d'inoubliable.
Sans parler, bien sur, des indultos (Ponce, encore une fois à Nîmes, à la Pentecôte 2004), et, plus couramment, de l'inflation des trophées.
Le désir de satisfaire un public qui a envie de passer un bon moment aux arènes ou, plus trivialement, d'en " avoir pour son argent " ne devrait tout de même pas justifier tout et n'importe quoi.
4 : LES LIAISONS DANGEREUSES
Au fond, le plus grand danger se situe peut-être encore ailleurs.
Le complexe économico-touristico-politique qui s'est développé autour de la feria a certes agi, ainsi qu'on vient de le voir à de multiples points de vue, soit comme un élément de causalité, soit comme un agent catalyseur d'une évolution en profondeur de la tauromachie ; le pire serait qu'après être né et s'être développé à partir de la corrida, en quelque sorte il la vampirise au point de la reléguer au second plan, voire de la faire disparaître.
Certes, ce n'est pas d'hier que les rapports de la tauromachie et de l'argent sont ambigus, ou du moins le paraissent, tant il est vrai, une fois encore, que l'absence de transparence du secteur nourrit toutes les suppositions et tous les fantasmes. Mais là, il ne s'agit plus seulement de financer la tauromachie, quitte à permettre à certains professionnels d'en tirer profit au passage : il s'agit d'exploiter méthodiquement le goût pour la tauromachie afin d'en faire un business profitable à grande échelle.
Or quel peut, en effet, être le sens, et donc l'avenir d'une tauromachie qui, selon la formule d'André Viard (30), n'est plus le propos même de la feria, mais seulement son prétexte ?
Passe encore, bien que ce soit parfois irritant, que les beautiful people s'écrasent en masse dans les premiers rangs de Nîmes ou de la San Isidro, parce que cela fait du bien à leur image et à celle des arènes ou parce que quelques photos de plus dans la presse, ou un passage en gros plan à la télévision, lorsque la corrida est retransmise, ne se refusent jamais.
Passe encore que fleurissent, ici ou là, les " espaces-partenaires ", les manifestations organisées au profit de soit-disant mécènes.
Il y a là un vrai risque de rupture avec la dimension populaire de la tauromachie, et d'éviction des arènes de véritables aficionados au profit de personnes qui font seulement semblant de l'être, mais qui reçoivent des invitations ou ont les moyens de se payer des abonos de plus en plus coûteux. Mais on est encore dans l'anecdote, et faute, une nouvelle fois, de disposer d'enquêtes sérieuses sur les publics, on ne peut pas mesurer l'ampleur exacte du phénomène.
En revanche, lorsque l'on voit la logique qui préside au montage de certaines opérations, l'on ne peut s'empêcher de frémir.
Lorsque par exemple Robert Margé parle de la feria de Fenouillet, dont il est l'un des promoteurs, au magazine Planète Corrida (31), qui comme chacun le sait est un journal taurin et non financier, il le fait dans les termes suivants, qui méritent d'être intégralement cités :
" Toulouse, c'est l'excellence en tout : une économie dynamique, un formidable bassin de clientèle …le fleuron des entreprises françaises est à Toulouse … Toulouse est la ville qui peut le mieux représenter le Sud. La mobilisation est forte et répond à nos espérances au niveau des packagings avec les entreprises. La mairie de Fenouillet s'implique beaucoup, Tolosa Toros aussi … On ne devrait pas avoir trop de soucis, au moins pour arriver à l'équilibre, ce qui sera un tour de force : la structure qui est louée nous coûte 60 euros par place, répartis sur trois jours. Et il faut recommencer l'an prochain dans les mêmes conditions. Mais c'était nécessaire. Il fallait être ambitieux dès le départ, car à terme on obtiendra la construction d'une arène couverte multi-fonctions à Fenouillet. Le maire s'implique beaucoup et aura beaucoup de retombées. " (32)
On a beau ne pas être innocent au point d'imaginer que le montage et la gestion d'une arène ne se conçoivent pas sans d'importants moyens, on cherche en vain la tauromachie là-dedans.
Comme on la cherche en vain dans les propos tenus au journal Sud-Ouest (33) par Mme Conchita Lacuey, député-maire de Floirac, à propos du projet de construction d'arènes en dur dans sa commune. Citons l'article :
" Au terme " arènes ", elle préfère utiliser celui de " salle multifonctions ", arguant que 70 % de la programmation n'aura aucun rapport avec la tauromachie (…) " Il est évident que les retombées en terme de développement économique pour Floirac sont très importantes. (…) Je vois ce projet comme un véritable levier de développement puisque plusieurs déclinaisons sont prévues autour de ce projet avec, pourquoi pas, un pôle ibérique. " (34)
Mme Lacuey est bien entendu dans son rôle en recherchant les moyens de stimuler le développement de sa commune, et nul ne saurait le lui reprocher. Mais, là encore, où est l'aficion ?
N'est-on pas déjà parvenu au stade justement redouté par André Viard, où la tauromachie n'est plus qu'un prétexte, prétexte pour réunir un public captif dans un vaste parc à thème, où il va faire la fête, c'est-à-dire en clair consommer, prétexte pour construire un équipement collectif au sein duquel elle sera ensuite marginalisée ?
Et Fenouillet et Floirac ne sont que deux exemples, révélateurs certes et qui nous touchent l'un comme l'autre de très près, mais nullement isolés : en Espagne, les cas similaires sont nombreux, et Arnedo est la dernière municipalité à avoir annoncé qu'elle envisageait de remplacer ses arènes, petites et incommodes il est vrai, mais très pittoresques, par une cubierta, c'est à dire une salle couverte " multifonctions ". On peut voir, hélas, à Saint Sébastien le typer d'horreur auquel cela risque de donner lieu.
Sous des dehors consistant à promouvoir la corrida, on cherche à la marginaliser, après l'avoir passablement dénaturée. La feria, dans ce cauchemar-là, n'est plus que la survivance ou la réminiscence d'une tradition ancienne, dont la spécificité originelle est reniée, et qui est remise au goût du jour, celui du lucre …
5 : EN GUISE DE CONCLUSION
Au terme de cette réflexion, dont bien des aspects mériteraient d'être approfondis, l'on constate que le lien ancestral qui unit tauromachie et feria n'est pas dénué d'ambiguïté, voire d'une certaine perversité : si l'on n'y prend garde, il pourrait se retourner contre la corrida, et au lieu de l'exalter, finir par l'étouffer.
Alors que faire ?
Certainement pas supprimer les ferias : si mal qu'elle se porte aujourd'hui, et l'on a vu tout au long de cette étude que tout ne va pas pour le mieux dans le meilleur des mondes taurins, même s'il n'y a pas forcément lieu de dramatiser, il est évident que la tauromachie se porterait encore plus mal si les ferias n'existaient plus.
Encore faut-il veiller à ce qu 'elles ne se transforment pas en armes de destruction progressive de la spécificité taurine. L'on a vu que nombre des maux actuels proviennent en réalité du phénomène de massification, qui recoupe sans la recouvrir totalement la question du développement des ferias ; mais il est inutile de se bercer d'illusions : la logique de massification satisfait trop d'intérêts pour que l'on puisse espérer voir le système se mettre à fonctionner à rebours et à diminuer le nombre de corridas. On peut le regretter mais c'est ainsi.
Face à une telle situation, il faut que les aficionados et les associations, qui peuvent jouer un rôle d'information et d'explication, prennent leurs responsabilités : en faisant clairement connaître leurs préférences et leurs jugements, en échappant chaque fois que cela est possible à la logique de l'abonnement, qui les astreint à manger inlassablement le même menu imposé, en n'hésitant pas à faire preuve de curiosité, à sortir des sentiers battus, à soutenir les initiatives de ceux qui cherchent à renouveler l'offre taurine, à aller voir toréer des jeunes, des inconnus.
L'aficion est peut-être un don ; elle peut naître d'une tradition ou d'une rencontre. Mais elle n'est jamais définitivement acquise, ni enfermée dans les même bornes. Il faut l'entretenir, et parfois la refonder. En veillant à ne pas perdre ou en retrouvant le sens d'une véritable fête, nous lui ferons accomplir de grands progrès.
Juin 2003-Juillet 2004 -
NOTES
1 - A coup sûr, l'une des plus emblématiques de toutes, dans sa double dimension tauromachique et festive ; cela simplement dit non pas à des fins publicitaires, mais pour saluer, au seuil de cette étude, Ernest Hemingway, dont la lecture de The Sun Also Rises (Le soleil se lève aussi), roman dont l'action se déroule durant une San Fermin d'avant-guerre, reste indispensable si l'on veut comprendre ce que c'est qu'une feria, c'est-à-dire avant tout un état d'esprit.
2 - L'ensemble de ces chiffres proviennent d'une étude exhaustive de la revue 6Toros6, N° 495, décembre 2003.
3 - D. Livinio Stuyck.
4 - Pampelune est un bon exemple de feria dont la tauromachie demeure le fondement, mais c'est peut-être davantage grâce à l'encierro qu'à la corrida proprement dite.
5 - Employé ici au sens de l'espagnol festejo, terme générique, dans lequel on retrouve d'ailleurs l'idée même de fête et qui désigne à la fois les corridas formelles, les novilladas, les corridas équestres, voire, dans certains cas les manifestations taurines populaires ; malgré toutes ses insuffisances, le terme de " manifestation ", également utilisé dans le domaine sportif, paraît préférable à celui de " spectacle ", pourtant plus couramment utilisé mais qui dépeint mal la réalité de la tauromachie.
6 - 208 corridas formelles en Espagne en 1954, il y a tout juste cinquante ans.
7 - Présentant, début juillet 2004, les programme de la Feria des Vendanges, Simon Casas a souligné que, par le nombre de manifestations programmées, les arènes de Nîmes se situaient désormais au troisième rang mondial, tout de suite après Madrid et Séville.
8 - Des rumeurs ont fait état, durant l'hiver 2003-2004 d'un projet de feria à Floirac pour le 1° mai 2004 ; ce projet n'a finalement pas abouti, Floirac ayant programmé, comme à l'accoutumée, une novillada et une corrida le dimanche 16 mai.
9 - Et 80.000 visiteurs en tout sur le site.
10 - Nîmes, par exemple, se caractérise par une proportion très faible du nombre d'abonnés dans le public global, et ce malgré l'importance de la programmation (ou à cause d'elle ?).
11 - Ce qui explique l'enjeu que peut représenter, dans certaines villes, la couverture des arènes, ou leur inclusion dans des complexes sportifs et culturels polyvalents ; mais c'est un autre sujet.
12 - A Madrid, 295 abonnements seulement n'ont pas été renouvelés en 2004, sur un total de plus de 18.000 ; et encore ce chiffre apparaît comme exceptionnel dans la mesure où, les années précédentes, il n'excédait pas la cinquantaine ! Cela dit, on mesurera par ce chiffre de 18.000 abonnés la place qu'occupe réellement l'aficion dans une métropole de la dimension de Madrid, qui se présente de surcroît comme la capitale du monde taurin.
13 - A Leon, où comme on l'a vu le nombre des entrées a baissé de 25 % en 2003, la vente des abonnements avait progressé. Mais l'on sait aussi le profit que les revendeurs ont toujours retiré du système de l'abonnement.
14 - Pour ne rien dire de la corrida portugaise qui permet de laisser croire fallacieusement au public que le toro sort vivant de l'affaire …
15 - On suivra avec attention les campagnes lancées en Espagne pour obtenir le paiement obligatoire des novilleros, ou simplement l'amélioration de leur couverture sociale.
16 - Même Pampelune, pour une fois, ne fait pas exception ; il n'y a guère que Vic et Céret, qui restent fermées aux corridas à cheval, ce qui est peut-être significatif de l'esprit dans lesquelles ces dernières sont programmées.
17 - Où, soit dit en passant, les manifestations sont mixtes : mi à cheval, mi à pied.
18 - On pourrait en dire autant, dans un autre ordre d'idées, de la corrida flamenca, étrangeté musicale et taurine, qui mériterait à elle seule une étude spécifique.
19 - Ce terme est ici employé au nom de l'usage constant qu'il est fait, dans l'analyse de la vie taurine, de la distinction entre torisme et torerisme, distinction à propos de laquelle il y aurait lieu d'écrire des articles au moins aussi longs que celui-ci, tellement elle paraît, au fond, si peu avoir de sens ; mais c'est une autre histoire, et ici, le souci d'être clair prime.
20 - En France tout du moins (Vic-Fezensac, Céret, Alès, Parentis), car en Espagne, c'est beaucoup plus rare : le seul exemple topique qui vienne à l'esprit est celui de Cenicientos, mais avec assez peu d'écho et une périodicité aléatoire ; à moins, bien sûr, que l'on n'assimile à des ferias toristas celles de Pampelune ou de Bilbao, ce qui mériterait d'être regardé de plus près.
21 - Voir note 19 ci-dessus.
22 - De 1992 à 2001.
23 - En 1954, les 208 corridas formelles organisées (cf. note 6) ont permis de classer 52 matadors à l'escalafon ; au 30 juin 2004, ils étaient déjà 145, dont il est vrai qu'une petite centaine n'avait pas toréé plus de 5 corridas depuis le début de la temporada.
24 - Encore que l'on sache que certaines figuras réservent, en début de saison, des camadas entières pour leurs corridas.
25 - Source : 6Toros6, n° 500, janvier 2004.
26 - C'est naturellement le point sur lequel il est le moins souhaitable de généraliser, d'autant qu'aucun élément objectif, statistique ou autre, n'est disponible. Il y a fort heureusement des exceptions à cette règle. L'assistance quotidienne à de grands cycles espagnols ou français suffit malheureusement à montrer que le propos est loin d'être théorique.
27 - Sur les 30 premiers toreros de l'escalafon arrêté au 30 juin 2004 (ceux qui à cette date ont déjà toréé plus de 10 corridas), 5 seulement posent les banderilles : El Fandi, Juan José Padilla, Antonio Ferrera, Luis Miguel Encabo et Miguel Abellan. El Juli, qui les posait jusqu'ici, a officiellement décidé d'y renoncer.
28 - Et le terme est ici délibérément employé.
29 - Et Meca à Mont-de-Marsan, bien sûr, mais hors feria.
30 - Editorial de www.corridas.net du 28 juin 2004.
31 - Numéro de mai 2003.
32 - La ponctuation est celle de l'article original.
33 - A une date qui n'a malheureusement pas été notée …
34 - Les coupes sont de l'auteur.